mardi 25 février 2020

(Suite des questions à maître Nishijima)

5. Qu'est-ce que l'intuition?

L'intuition est une capacité mentale, dont la fonction est de tirer une conclusion qui transcende les considérations mentales et les perceptions sensorielles. Lorsque le système nerveux sympathique est le plus fort, les considérations intellectuelles fonctionnent bien, et lorsque le parasympathique est le plus fort, ce sont les perceptions sensorielles qui fonctionnent bien, mais lorsque le système nerveux autonome est en équilibre, la capacité d'intuition fonctionne directement.

6. Quelle est notre véritable nature originelle?

En général, il nous est impossible de connaître notre véritable nature originelle, parce qu'elle n'est qu'un simple fait à l'instant présent, ce pour quoi il nous est habituellement impossible de la saisir à l'instant présent.

7. Qu'est-ce que la Nature-de-Bouddha?

Au chapitre 22 du Shôbôgenzô intitulé “Bussho, ou la Nature-de-Bouddha,” maître Dôgen la décrit comme suit. (Livre 2, P. 14, L. 13.)
“Si vous voulez connaître cette nature de bouddha, vous devriez savoir que c'est juste les causes et les circonstances en temps réel."
Par conséquent, la nature de bouddha n'existe jamais dans le passé, et n'existe jamais dans le futur, mais elle n'existe qu'à l'instant présent. Donc, on peut penser que la nature de bouddha est la réalité juste à l'instant présent.

8. Que sont le paradis et l'enfer?

Le paradis est une supposition humaine et l'enfer est lui aussi une supposition humaine. Mais lorsque notre système nerveux autonome est équilibré, c'est juste le paradis, et lorsqu'il ne l'est pas, c'est juste l'enfer.

9. Qu'est-ce que la vie et la mort?

Quand notre coeur s'arrête et qu'il ne bouge plus, l'état s'appelle la mort, et lorsqu'il bat sans s'arrêter, cela s'appelle la vie.

10. Quel est le sens de l'idée bouddhiste de vacuité?

Le sens véritable de la vacuité dans le Bouddhisme a souvent été compris de travers comme néant, ou vide. Mais si nous avons compris que le Bouddhisme est une philosophie réaliste, il nous est alors impossible de comprendre la vacuité ainsi. Dans le Bouddhisme, la vacuité est juste "tel que c'est". Une tasse est une tasse. Une tasse n'est jamais davantage qu'une tasse, et n'est jamais moins qu'une tasse.

dimanche 23 février 2020

Trente questions à maître Nishijima (première fournée)

On m'a demandé de publier les 30 questions.

Les voici (par groupes de cinq):

1. Qu'est-ce qu'on obtient en Zazen?

Ce qu'on obtient en Zazen, c'est l'équilibre du système nerveux autonome. Dans le Shôbôgenzô Bendôwa on trouve l'expression “Jijuyo Zanmai,” que maître Dôgen donne comme critère de Zazen. Et elle se sépare en deux mots: l'un étant Jiju et l'autre Jiyo, Jijuyo étant donc une combinaison de Jiju et de Jiyo. Jiju signifie nous recevoir nous-mêmes, et Jiyo, nous utiliser nous-mêmes. Par conséquent, on peut interpréter ainsi: Jiju suggère la fonction du système nerveux parasympathique, et Jiyo suggère celle du sympathique. Et de surcroît, Zanmai signifie l'état d'équilibre du système nerveux autonome. C'est ainsi qu'on peut comprendre que Jijuyo Zanmai n'est autre que l'état d'équilibre du système nerveux autonome, que nous enseignent la psychologie et la physiologie contemporaines.

2. Que sont les "fleurs dans l'espace de maître Dôgen”?

Les "fleurs dans l'espace” est le titre du 43° chapitre du Shôbôgenzô, et maître Dôgen y explique que, même si le Bouddhisme soutient que les considérations intellectuelles et les perceptions sensorielles concrètes sont toutes irréelles, maître Dôgen soutient en même temps que les considérations intellectuelles sont la thèse, que les perceptions sensorielles sont l'antithèse, toutes deux utiles et nécessaires, parce qu'au moyen de ces critères fondamentaux, on peut comprendre la réalité sur la base de la pensée dialectique en utilisant la philosophie de l'action en tant que synthèse.

3. Que veut dire la Transmission du Dharma ?
Le 16° chapitre du Shôbôgenzô est intitulé "le Certificat de Transmission." Maître Dôgen y décrit la cérémonie de transmission du Dharma. Donc, la "transmission" décrit la transmission du Dharma, et le Dharma est la réalité bouddhique, l'Univers, un acte réel à l'instant présent et la Réalité elle-même. On peut donc interpréter cela dans le sens où la "Transmission du Dharma” consiste à donner un certificat de réalisation du Dharma d'un maître bouddhiste à son disciple mature.

4. Qu'est-ce qu'un maître zen?

Je suppose que les mots "maître zen" sont la traduction des mots japonais "Zen Ji." Zen est commun aux deux langues, et Shi signifie un enseignant. Donc, un maître zen est un enseignant de zazen. Mais je pense que nous devons faire attention en pensant zen. Parce que, dans le Bouddhisme, nous trouvons parfois ce fait étrange que le mot zen sert souvent pour représenter un aspect spécial d'un truc mystique. Dans ces variétés de Bouddhisme, on utilise le mot zen pour représenter une espèce d'entité mystique mais puissante. Mais je me demande s'il existe vraiment une telle entité mystique dans le Bouddhisme. Et maître Dôgen déteste si fortement cette sorte de mysticisme qu'il écrit, dans le Shôbôgenzô, son opinion comme suit: Livre 3, P. 88, L 12.)
“Les gens qui n'apprennent pas cette vérité en pratique parlent vainement, et à tort et à travers. Ils nomment vainement le trésor de l'oeil du vrai dharma et l'esprit fin du nirvâna qui ont été authentiquement transmis par les patriarches bouddhistes "l'école zen"; ils nomment le maître ancestral le "patriarche zen"; ils nomment les pratiquants des "étudiants zen"; et certains d'entre eux se nomment eux-mêmes "l'école zen": ce sont tous des tiges et des feuilles enracinées dans une vue distordue. Ceux qui s'appellent vainement du nom d'"école zen", qui, du passé jusqu'à présent, n'a jamais existé en Inde à l'occident, ni sur les terres orientales, sont des démons qui cherchent à détruire la vérité du Bouddha. Ce sont les ennemis des patriarches bouddhistes.
Par conséquent, faisons attention à l'usage du mot "Zen".

5. Qu'est-ce que l'intuition?

L'intuition est une capacité mentale, dont la fonction est de tirer une conclusion qui transcende les considérations mentales et les perceptions sensorielles. Lorsque le système nerveux sympathique est le plus fort, les considérations intellectuelles fonctionnent bien, et lorsque le parasympathique est le plus fort, ce sont les perceptions sensorielles qui fonctionnent bien, mais lorsque le système nerveux autonome est en équilibre, la capacité d'intuition fonctionne directement.

samedi 22 février 2020

Les quatre vertus d'un bodhisattva

Il y a quelques années (en 2006), maître Nishijima nous a envoyé à tous ses disciples copie d'un échange qu'il avait eu avec Gustav Ericsson, en Suède. Cet échange consistait en trente questions d'Ericsson auxquelles répondait Nishijima.

Je vous fais part ici de la treizième question:

13. Quel est le sens du "Bodaisatta Shishobo" de maître Dôgen? Pourriez-vous commenter ces quatres principes des relations sociales d'un bodhisattva?

Maître Nishijima répond:

Le chapitre 45 du Shôbôgenzô s'appelle “BODAISATTA-SHISHOBO, ou quatre éléments des relations sociales d'un bodhisattva.”

Ce sont "D'abord, il y a le don gratuit. Ensuite il y a la parole aimable. En troisième, le comportement secourable. En quatrième la coopération."

1) Don gratuit: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, il nous est impossible d'être radin, et si quelque chose ne nous est pas nécessaire, il n'y a alors aucune raison de refuser de le donner à autrui.

2) Parole aimable: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, il nous est très naturel d'être poli envers autrui, et si les autres reçoivent notre courtoisie, ils peuvent être heureux.

3) Comportement secourable: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, nous sommes heureux d'aider les autres, et si les autres reçoivent notre aimable secours, ils en seront très heureux.

4) Coopération: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, nous sommes toujours prêts à coopérer sur notre lieu de travail, et ce que nous voulons accomplir le sera bien plus vite.

J'ajoute (pour des raisons que certains lecteurs comprendront) celle-ci:

15. Quand doit-on enfreindre les préceptes?

On ne devrait jamais enfreindre les préceptes, du tout, mais parfois, il est impossible d'éviter une erreur. Mais ne vous tracassez pas d'avoir enfreit les préceptes bouddhistes. Car il vous est absolument impossible de revenir dans le passé pour corriger vos erreurs. Donc, le mieux qu'on puisse faire, c'est de jeter vos erreurs à la poubelle du passé, et de faire de votre mieux à l'instant présent.

vendredi 31 janvier 2020

Transmission du Dharma

J'ai passé quelques jours en Tchéquie, la semaine dernière, en compagnie de mon "grand-frère" de Dharma, Mike Luetchford, qui a commencé à étudier avec Nishijima en 1977, au Japon, et qui reste pour moi une référence incontournable. En effet, autant je suis érudit et bavard, tout à fait capable de me disperser dans toutes les directions, avec lui, je suis toujours assuré d'être ramené dare-dare à notre sujet. Autant dire qu'il ne m'a jamais ménagé.

Bref, nous en sommes venus à évoquer les possibilités de l'imposture dans le Zen. Cette discipline a toujours été un terrain fertile pour les impostures en tout genre, car le manque même de définition qui en est la caractéristique, rend extrêmement faciles les impostures. Maître Dôgen déjà, au XIII° siècle, dénonçait la possibilité que certains s'érigent en gourous juste en arguant d'un dessin ou d'un poème que leur aurait remis un maître, et c'est bien pour cela qu'il insiste tellement sur la transmission "i shin den shin," d'un coeur à l'autre, d'une personne à l'autre. Encore de nos jours, la majorité des maîtres français ont, en gros et sans préjudice de leur qualité réelle en tant qu'enseignants, "acheté" leur transmission. En effet, aller au Japon rencontrer le maître d'un temple qu'on connaît à peine et qui va donner sa transmission pour le prestige d'avoir un "disciple" étranger, qui va recevoir un "cadeau" parfois important, plus les frais d'adhésion à la Sôtôshû, etc., le tout arrivant facilement à des sommes dépassant les 10000 euros, ne peut en aucun cas être qualifié d'une transmission "isshin denshin." Il suffit d'avoir les moyens.

Maître Brad Warner, un autre de mes "frères de Dharma" et mon autre référence nishijimienne, disait dans une vidéo qu'il a publiée sur le sujet: "Un jour, Nishijima m’a arrêté après une de ses conférences hebdomadaires au YMBA de l’Université de Tokyo, et m’a dit qu’il voulait me donner la Transmission. Moi, ma réaction a été: “De quoi diable parlez-vous? Vous savez, c’est à moi que vous parlez, le type qui travaille pour la boîte qui fait Ultraman, je fais partie d’un groupe de musique punk, et vous voulez me transmettre à moi?” Après, il en a parlé à son premier maître, à l'Université de Kent, dans l'Ohio, qui lui a dit les mots qui lui sont restés imprimés: “Il y a tout un tas de trouducs qui ont la transmission, et tu ferais mieux que ces personnes.” En entendant ça, il s'est dit, “OK, je puis peut-être faire ça.” Il est donc retourné au Japon, et ils ont fait la cérémonie. Il ajoute:
"Mais c’était une reconnaissance de quelque chose, d’une compréhension entre nous. Si je dis ça, c’est parce que je lui ai demandé, environ un an ou deux après la cérémonie: “Pourquoi diable m’avez-vous donné le Shiho?” Parce que je me l’étais toujours demandé depuis, et il m’a répondu: “Parce que vous me comprenez complètement.” Ce que j’ai trouvé étrange, parce que je ne pensais absolument pas le comprendre complètement. Il y avait plein de trucs que je ne comprenais pas chez lui, ni sa relation avec sa famille, ni sa relation avec la compagnie pour laquelle il travaillait; il avait des attitudes bizarres par rapport à des choses qui me laissaient un peu mystifié, et sous tous ces trucs personnels très spécifiques, il lui semblait qu’il y avait un courant souterrain de compréhension."

Il y a évidemment, en dehors de ce type de transmission, toutes les sortes: les transmissions achetées, de celle déjà mentionnée où on part pour le Japon rencontrer le maître d'un temple à celles d'intérêt, où on donne la transmission à quelqu'un qui va renvoyer l'ascenseur en favorisant les contacts avec des personnes qui comptent, dans les milieux de l'édition, par exemple. Il y a les transmissions où on la donne parce qu'on a eu de la sympathie pour quelqu'un mais où on peut éventuellement s'être trompé parce que cela aura déchaîné les passions égotiques de la personne. C'est pourquoi je pense avec Brad et Mike que la transmission, quoiqu'elle ne serve pas à grand-chose pour les gens sincères, est assez précieuse pour qu'on ne la jette pas à tous vents juste pour élargir son cercle d'influence.

Aujourd'hui, après près de vingt ans d'efforts de certaines personnes, le nom de maître Nishijima est assez connu en France et en Grande-Bretagne pour être devenu un accessoire de prestige. Des personnes se réclament de sa lignée sans rien transmettre (et probablement sans rien connaître) de ses enseignements, menant des cérémonies qu'il aurait absolument reniées et recréant des hiérarchies qu'il exécrait. Oh, le bonhomme n'était pas simple et il avait ses propres zones d'ombre et de contradictions, mais cela, l'unité de la cérémonie des préceptes, était une des choses qui lui tenait à coeur. Aussi, au moment où des imposteurs arrivent, se réclamant de la lignée de Nishijima tout en la piétinant allégrement, il va peut-être être temps de, soit abandonner la référence, soit vérifier auprès des textes disponibles [http://zenmontpellier.net/fr/gudo/gudo.html] la conformité entre les prétentions et la réalité.

jeudi 9 janvier 2020

Paradoxe de l'attention

Ce matin, j'ai échangé avec un ami sur les problèmes de l'attention.

Il m'écrivait que plus on rabâche aux gens d'être attentifs, et moins ils ont tendance à l'être vraiment, et surtout naturellement. Ce qui fait qu'ils sont dans une sorte d'effort ou de crispation physique, un effort volontaire. L'injonction leur crispe le corps et l'esprit aussi. Ce qui amène un épuisement qui va porter les gens à arrêter la pratique, réduite à une pratique d'attention fermée.

Encore une fois, on voit les ravages de l'injonction. "Soyez spontané!" (de préférence sur le ton d'un adjudant en caserne). Et il est évident que cela ne peut pas fonctionner. Mon ami poursuivait en demandant: "Et si l'apprentissage de l'attention passait d'abord par l'observation simple, l'écoute simple? Et en fin de compte, ne pas chercher à être attentif.

Cela me paraît très juste. Un des plus anciens textes à donner une description de la pratique assise bouddhiste est le Satipatthanasutta, qui décrit comment le pratiquant se met dans une position d'observateur. Moi, je compare cela à la situation d'un spectateur au théâtre ou au cinéma, qui regarde et n'intervient pas. Euh... en principe. Mais qu'il braille toutes les sottises qu'il voudra, plus encore au cinéma qu'au théâtre, tout ce qu'il dira ne changera rien au déroulement du film. Il n'en reste pas moins que nombreux sont ceux et celles qui lisent ce texte distraitement et en tirent l'idée fausse qu'il enseigne de contrôler la respiration. Quand il dit clairement que le pratiquant observe ce qui se passe (comme au cinéma).

L'attention est un truc essentiel, mais qui consiste entre autres à choisir ses priorités. La conduite est un bon paradigme pour expliquer l'attention, parce que le manque de cette dernière peut facilement engendrer des catastrophes, pour soi ou pour les autres. Déjà, moi, je roule en moto, et il est essentiel à moto d'être en pleine attention, parce que notre vie est en danger permanent. Donc, les mêmes principes qu'en zazen doivent s'appliquer: poser le regard (on va là où on pose les yeux) avoir une posture confortable où la respiration est dégagée et facile, parce que l'attention est le cas d'école de l'unité du corps et de l'esprit. Il est bien plus difficile d'être attentif lorsqu'on a mal (en particulier si c'est mal de tête), si on a le souffle opressé, si le regard et l'ouie sont distraits. Ecouter de la musique en conduisant est distraisant (treize ans et demi au maximum). Regarder le paysage (en particulier sur une route de montagne est distrayant. Bref, l'attention repose sur des postures et des conditions physiques propices.

Un monsieur un jour me disait qu'il avait l'impression que sa méditation était foutue s'il n'arrivait pas à faire le vide. Je lui ai répété ce qu'enseignait Nishijima, qu'il n'y a pas de mauvais zazen, et quand il a fini par l'accepter, il m'a dit que sa méditation en était bien plus aisée.

Il y a dans l'attention une combinaison de laisser aller et de tension. C'est paradoxal, mais pour être attentif, il faut être détendu. Mais c'est encore une fois comme la parabole de la corde d'instrument de musique: un corde sonne à son meilleur en tension, un peu sous le point de rupture. C'est son élasticité qui lui permet de sonner, mais si on la tend trop, elle se rompt. Autrement dit, l'attention, c'est être en mesure de vibrer. Il ne faut pas que quoi que ce soit vienne l'étouffer.

mardi 17 décembre 2019

Les pièges de la voie: la soif de pouvoir

A la suite de l'article de Brad Warner, je voudrais disserter un peu sur un autre des pièges de la Voie que j'ai souvent rencontré, à commencer évidemment par moi-même.

Lorsqu'on a dû faire la plonge, des déménagements, les vendanges, des ménages, conduire des camions à livrer de la viande, et autres, la tentation est forte de vouloir s'affirmer au plan social. Je l'ai souvent dit, il y a deux catégories de personnes, celles qui n'ont pas confiance en elles, et celles qui n'ont pas confiance en elles. Pour les premières, ça se voit, leur insécurité est patente, voire revendiquée. Mais les autres jouent d'une gamme assez invraisemblable d'artifices pour la cacher, et paraissent souvent derrière une façade soit somptueuse de palais des mille et une nuits, soit celle d'une forteresse redoutable. Ce fut longtemps mon cas. Et, bien évidemment, lorsque je me suis engagé dans la Voie bouddhique, que j'ai commencé à observer à quel point mes expériences personnelles pourraient être utiles aux autres (dit sans prétention), j'ai lorgné sur le prestige d'un titre. J'ai vraiment souhaité rencontré un maître qui me donnerait l'approbation qui me conférerait le prestige pour qu'on m'écoute.

J'ai une certaine chance. La vaste érudition que je me trimballe depuis tout jeune, mon contact très précoce avec les textes de la littérature bouddhique, et toute une gamme d'expériences personnelles, plus ma naturelle tendance à l'isolement m'ont été utiles. Et lorsque, par surprise, Nishijima rôshi m'a annoncé qu'il voulait me donner cette transmission, j'ai eu effectivement un sursaut d'orgueil, dont je pourrai dire qu'il n'a guère duré. Car, de même que ma maîtrise d'histoire ne veut rien dire dans le monde du travail (y-compris l'Education Nationale), mon diplôme de maîtrise du zen ne veut rien dire non plus dans le monde du zen (ou du moins bien peu de chose). En fait, très rapidement, j'ai ressenti très exactement ce que maître Dôgen raconte lorsqu'il parle de son retour de Chine, avec rien dans les mains, mais la sensation d'un lourd fardeau sur les épaules.
Mais je m'égare.
Cette soif de pouvoir guette tout le monde. Tous les prétextes sont bons pour la justifier. On se dit qu'avec ce pouvoir, on pourra accomplir des choses qui nous sont impossibles ou du moins plus difficiles. Et si les circonstances s'y prêtent, par exemple une institution bien complexe et puissante, ce pouvoir pourrait bien devenir très réel.
Et une cause de chute.
Le pouvoir nous enchaîne autant qu'il nous donne des moyens. Le pouvoir surtout nous corrompt si nous n'y prenons garde. Parce qu'il nous met dans une situation dissymétrique, il est facile d'en abuser. Mais même si on a la force morale, la discipline personnelle et les garde-fous appropriés, il représente alors un danger, non pour nous, mais pour ceux qui nous admirent et nous envient, ainsi que l'a bien observé Brad Warner.
La soif de pouvoir est un obstacle parce que, tant qu'on l'a, il y a des choses en nous que nous ne pourrons pas regarder en face. Dont cette insécurité fondamentale qui est notre lot à tous est causée par un malentendu, qui est à la base de la méthode bouddhique. Elle est causée par l'illusion que nous avons d'être. J'entends évidemment par là, l'idée d'être de façon autonome, indépendante de tout le reste. Alors que notre "être" est en réalité mouvement, changement perpétuel. Une construction permanente qui se bâtit étage par étage avec certains étages qui sont parfois bâtis de bric et de broc.
Lorsqu'on remplace cette attention à l' "être" par une attention au "faire", déjà les choses sont plus simples.
Si on insiste sur l'être, toute critique à notre égard devient une agression à cet "être".
Si on insiste sur le faire, toute critique devient une aide à l'apprentissage permanent qu'est notre vie.

Et la quête du pouvoir nous empêche d'accomplir cette mutation.

Dans le Zen, on utilise souvent une expression, tirée du Sûtra du Coeur, qui est mushotoku et veut dire sans intention, sans objectif. Maître Dôgen dans les quatre vertus du bodhisattva, mentionne d'abord le don gratuit. Cette notion de gratuité est fondamentale. Un des pires obstacles qui attend les personnes qui désirent se muscler, maigrir ou autres choses qui nécessitent un travail à long terme, est la notion d'objectif. Quand on a pris du poids, on ne l'a pas fait du jour au lendemain: cela s'est étalé sur des semaines et des mois. Il paraîtrait logique d'étaler le processus contraire de la même façon. Mais si on va tous les jours se peser sur la balance pour voir s'il y a eu un progrès, on ne verra pas de progrès et c'est décourageant. Les gens qui font de longs voyages en voiture avec les enfants savent aussi de quoi il s'agit. certes, il y a un but, et un itinéraire programmé. Mais les enfants, qui en plus ne peuvent guère profiter du paysage parce que cela ne les intéresse pas et qu'ils ne peuvent le voir, de toute façon, demandent toujours: "Papa, quand est-ce qu'on arrive?" Le voyage leur est particulièrement long et ennuyant.
Se donner un objectif, va. Y penser tout le temps, y revenir tout le temps ne fait que créer de l'insatisfaction. Or en quoi consiste la méthode bouddhique? A mettre fin à l'insatisfaction. On voit donc qu'il y a un schisme.

Il faut laisser tomber les idées de pouvoir.

samedi 14 décembre 2019

Comment de bons enseignants peuvent pourrir

Je vous reproduis ici un article de Brad Warner.


Comment de bons maîtres spirituels deviennent mauvais

Published by Brad on December 13, 2019 | Leave a response

Ce qui suit est fondé sur la transcription d'une vidéo que j'ai faite il y a un moment. Je l'ai beaucoup révisée pour que cela ressemble d'avantage à un texte écrit.

Je veux parler de la façon dont de bons maîtres spirituels se gâtent. C'est un sujet très intéressant pour moi.

Dans le monde de la spiritualité commerciale, il y a des gens qui ne sont réellement que des escrocs. Ils n'ont rien à offrir. Ils n'ont pas la moindre pénétration sur rien. Ils se sont juste prévalus d'un bon jeu de tchatche et de dons d'acteur pour fourguer de la mauvaise spiritualité. Ce sont des charlatans qui savent très bien que ce qu'ils vendent ne vaut absolument rien. Ces types ne m'intéressent guère.

Il existe un phénomène très différent qui m'intéresse bien davantage. Je vois des gens qui me paraissent avoir, probablement, fait une expérience très profonde qu'on pourrait appeler éveil ou kenshô ou satori ou peu importe ce que leur tradition appelle cette sorte d'expérience. Autrement dit, ils ne sont pas bidon. Parfois, il leur est arrivé quelque chose d'authentique. Peu importe ce que ce quelque chose ait pu être. Mais ils ne l'inventent pas ni ne font semblant. Pour eux, c'était réel.

Et pourtant, ils ont fini par passer d'une personne ayant quelque chose d'authentique et précieux à offrir, à n'être qu'une sorte de pirate commercial qui n'a pas grand chose d'autre à offrir que son propre agrandissement. Et ceux-là finissent souvent par s'écraser en flammes de façon spectaculaire.

Et souvent je me demande, comment cela s'est-il produit?

Je pense avoir une perspective unique sur ce qui a pu se produire. Et cela parce que je me situe à une sorte de bizarre niveau moyen par rapport à ça. J'ai plusieurs livres qui attendent sur des étagères chez Barnes & Noble partout aux USA, qu'on n'achète pas parce qu'ils sont sur les étagères les plus basses et à cause de leurs couvertures bizarres. Bon, il arrive que quelqu'un en achète un. Et comme ça se produit juste assez souvent, j'ai un "nom" dans le business de la spiritualité. Je suis juste assez connu pour pouvoir faire de ça mon principal travail. Je n'ai pas à travailler pour Manpower comme je l'ai fait un temps. Quand j'ai perdu mon job chez Tsuburaya Productions en 2009, j'ai pu continuer cette carrière d'auteur de livres bouddhistes et je m'en suis tiré.

Je crois que ce qui serait naturel pour la plupart des gens dans ma situation serait de porter ça au niveau supérieur. On m'incite toujours à le faire. il y en a qui ont un intérêt réel à ce que je le fasse. La plupart sont de bonnes personnes, qui croient sincèrement en ma variété bizarre de bouddhisme zen. Elles croient que c'est précieux. Et j'apprécie beaucoup ces personnes.

Je reçois beaucoup de conseils tout le temps sur la façon de "faire croître ma marque." Il y en a qui veulent m'expliquer comment vendre plus de livres, avoir plus de vues sur mes vidéos, être publié dans plus de magazines, passer à la télé, voire être interviewé par Oprah Winfrey! J'écoute toujours, mais je suis rarement ce genre de conseils.

Je suis toujours réticent à passer au "niveau supérieur." D'une manière, j'ai constamment bougé en termes de reconnaissance publique de qui je suis et de ce que je fais. Mais ce progrès a été lent. En plus, je me tends toujours à me mettre en retrait. Parfois, quand j'ai l'impression de devenir trop populaire, je fais des trucs pour ralentir ce progrès. Ceux d'entre vous qui détestent mes positions politiques pourront être intéressés de savoir que je prends parfois délibérément des positions dont je sais qu'elles vont être détestées de ceux qui se prétendent être "dans la spiritualité." Je le fais pour écarter une partie des gens qui pourraient vouloir m'essayer parce que je suis la saveur de la semqaine à leur centre zen local ou quelque chose comme ça. C'est terrible pour ma "marque," mais c'est bon pour ma vraie vie.

La raison pour laquelle je ne suis pas très intéressé à grimper à l'échelle du succès de maître spirituel, c'est qu'à chaque fois qu'on passe au niveau supérieur, il faut compter avec une certaine proportion de compromis. Chaque nouveau niveau implique de plus en plus de compromis. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais j'ai quelques théories.

Par exemple, imaginons quelqu'un qui commence un peu comme moi. il a une vraie pratique spirituelle qu'il mène en privé depuis longtemps. Il a fait quelques expériences mentales époustouflantes de par elle. Il a eu des pénétrations que pas tout le monde n'a. Il a quelque chose à offrir. Donc, il publie un livre.

Le livre paru, il commence à acquérir de la notoriété. Il passe dans quelques magazines. Lorsqu'il donne une conférence sur son livre, des gens y assistent. Donc il fait ce qui s'ensuit logiquement, ce que font les personnes dans sa situation, il monte un centre où des gens peuvent apprendre auprès de lui.

Mais ce qui se passe, c'est que le centre a des factures à payer. Il faut allumer la lumière et avoir l'eau courante, et tout ça. Et comme le centre a des factures à payer, le type en charge doit trouver moyen de mettre des fesses sur les sièges, d'avoir des gens qui viennent et qui font des dons. Comment mettre des fesses sur les sièges? Eh bien, une des façons, c'est d'amplifier le message un peu pour vous assurer que des gens continuent à venir et à contribuer. C'est aussi une bonne chose que de commencer à jouer le rôle, avec le costume. Les gens s'ont des attentes par rapport à ce dont une personne douée au plan spirituel doit ressembler et parler. Lorsqu'on fait ça, il y a plus de personnes qui contribuent davantage de sous.

Comme ces personnes continuent à contribuer, le centre prend de l'importance. Comme il prend de l'importance, le type en charge a davantage de responsabilités. Bientôt, il y en a d'autres que lui à salarier, parce que c'est trop pour une seule personne à gérer. Donc, ce n'est plus que le type qui a écrit le livre qui doit être payé, mais aussi toutes ces personnes qui travaillent pour le type qui a écrit le livre. Et avant peu, le centre et les opérations qui l'entourent ont encore pris de l'importance. Maintenant on a des gens qui travaillent pour les gens qui travaillent pour le type qui a écrit le livre, et il faut les payer aussi.

Si ça continue, notre type qui a eu une expérience spirituelle authentique et a écrit un joli livre dessus finit avec une espèce de monstre qu'il faut continuer à nourrir. Et la question du comment le nourrir devient la préoccupation numéro un de sa vie. Il n'a plus le temps d'être spirituel. Qui a le temps pour ça? Quelles qu'aient été les pénétrations qui l'ont amené là, elles n'ont plus d'importance. Mais il faut qu'il continue à faire semblant d'être le même qu'il y a dix ans quand il avait écrit ce livre, ou il y a vingt ans quand il avait eu la pénétration spirituelle sur laquelle il l'a écrit. Mais il n'est plus du tout ce type. Il n'est ni un humble moine ou un chercheur spirituel qui tente de se connecter avec quelque chose de plus grand qu'il y a en nous tous. Il est devenu un PDG.

Donc, même en étant parti avec les meilleures intentions d'apporter au monde ce truc spirituel qu'il a découvert, il a fini avec ce monstre qu'il lui faut entretenir et un tas de bouches affamées à nourrir. Entretenir le monstre a pris le dessus dans sa vie, et il ne peut plus rien faire d'autre.
Il y a peu, j'ai lu un livre intitulé Infinite Tuesday par Michael Nesmith. Michael Nesmith fut l'un des Monkees — un group pop des années '60 créé exprès pour la télé et qui, pendant un temps, a vraiment eu de l'importance. Un jour avant, ils n'étaient que des gamins normaux dans la jeune vingtaine, qui passaient une audition pour ce spectacle télé, et en un mois, ils étaient devenus des superstars. Nesmith est désormais dans la septantaine et le livre raconte sa vie, et comment tout ce truc s'est passé pour lui. Une des choses intéressantes qu'il en dit est ce qu'il appelle la "psychose de la célébrité." C'est ce qui s'est passé quand il a commencé à être célèbre en tant que l'un des Monkees. Il n'avait alors que 24 ans.

Il y dit qu'on se rend compte, lorsqu'on est dans cette position, qu'on a d'un coup beaucoup de pouvoir qu'on n'avait pas auparavant. Il ajoute que c'est assez intéressant de voir ce qu'on peut faire avec ce pouvoir. Mais qu'on ne comprend pas vraiment où ça mène. Et que lorsqu'on est dans cette position, on est l'objet de beaucoup d'adulation.

Ça m'arrive tout le temps. Pas au degré vécu par Michael Nesmith, mais cela arrive aux célébrités spirituelles autant qu'aux pop stars. Et la montée vers la gloire peut se révéler tout aussi soudaine et déstabilisante. A chaque jour j'ouvre mon courriel et je me fais louanger. Cela pourrait sembler sympa. Et ce l'est d'une certaine manière, mais c'est aussi très bizarre. J'ai l'impression de ne pas savoir de qui ils font l'éloge. Ils ne louangent pas le mec qui est assis là à lire ses courriels. Je me sens déconnecté de ce type. c'est pas moi. Je ne m'identifie pas avec lui. C'est de quelqu'un d'autre qu'ils parlent.

Mais on peut s'y faire. Il y de vraiment bonnes personnes qui s'y font et se mettent à s'identifier à cette personne dont ils lisent les louanges. Elles se disent que c'est leur truc et qu'elles sont dignes de cette adulation. Si ça vous arrive, vous vous mettrez inévitablement à commettre de sérieuses erreurs dans vos rapports sociaux. J'ai fait quelques erreurs dans mes rapports sociaux, ça, c'est sûr! Je pense que je m'en suis tiré, mais de justesse.

Lorsque je vois certains des scandales qui ont surgi dans le monde des célébrités spirituelles, je peux parfaitement comprendre comment ils sont arrivés. mes vices ne sont peut-être pas les mêmes que ceux dans lesquels vous avez vu certaines de ces personnes se vautrer, mais j'ai vu à quel point il est facile d'être tenté de prendre ce qui est librement offert par toutes ces personnes qui vous aiment tant. Plus on se laisse prendre à cette adulation, plus on commet d'erreurs. Et ces erreurs ne vont aller qu'en empirant si on les laisse faire.

Une autre des choses intéressantes qui arrivent, je pense, c'est qu'on se rend toujours compte qu'on part de travers. Mais ce n'est pas tout le monde qui peut l'admettre, même à soi-même. Et ces personnes pensent très souvent que trop de gens dépendent d'eux pour qu'ils puissent partir, même quand ils voient que partir serait la meilleure chose à faire. Ma théorie préférée veut que, lorsque cela en arrive là, ils sont nombreux à tenter de se saboter eux-mêmes. Ils tentent de se suicider en quelque sorte, ou du moins d'assassiner cette caricature d'eux mêmes en laquelle croient leurs admirateurs .

C'est parce que c'est un tel fardeau, de maintenir cette image de sainteté, alors qu'ils savent bien qu'elle est fausse. L'image de sainteté n'est pas juste fausse pour eux, en passant. Personne n'est en mesure d'être à la hauteur de l'image que certaines célébrités spirituelles cultivent pour elles-mêmes, ou qu'on a projetée sur eux, ce n'est pas possible. Donc, elles tentent de la saboter, par exemple en ayant une aventure avec une étudiante ou avec plusieurs, ou en repoussant les limites d'une autre manière. Le sexe est habituellement en cause, car c'est la chose qui paraît réussir à tout coup lorsqu'on veut que les gens cessent de croire que tu es un saint.

Je ne crois pas que cela se produise consciemment, dans la plupart des cas. Mais, quelque part derrière leur tête, les gens qui sont dans cette situation bizarre d'être une célébrité spirituelle savent que faire ce genre de choses est assuré de détruire leur carrière. Et c'est ce qu'ils veulent en secret. Ils veulent en finir. Et leur seule façon de se libérer de cette image de sainteté, c'est de la détruire.
C'est pas terrible comme stratégie. Quand ça se produit, bien des personnes en sont blessées. Mais je pense vraiment que, lorsque les choses s'emballent, pour certaines personnes, c'est la seule façon.

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