dimanche 4 octobre 2020

S'harmoniser

 S'harmoniser


 

(Je reposte ici un vieil article d'il y a quelques années).

S’harmoniser, ah, le vilain mot !

Hier encore j’ai entendu quelqu’un me dire qu’il « fallait s’harmoniser ». Oh que cette expression me gonfle !

Il s’agit d’une expression courante dans les groupes bouddhistes, surtout d’inspiration japonaise. En effet, on la retrouve aussi bien au sein de la Soka Gakkai que dans les divers groupes zen. Son sens est essentiellement le suivant : peu importe ce qui se pratique dans le groupe, tu fais pareil. Si le groupe décide de mettre soleil au féminin et lune au masculin, tu t’harmonises. Peu importe qu’en dehors du groupe il en aille autrement, on s’en fout, tu t’harmonises ! Si le groupe te dit que deux et deux font cinq, tu t’harmonises ! C'est ainsi que dans l’artisanat, la simple tradition sans imagination tend à s’appauvrir, par la force des choses.

Pour quiconque connaît un peu la sociologie orientale, ce genre de délire ne provoquera aucune surprise. Même les anti-conformistes s’y réunissent en groupes d’anti-conformistes, groupes dans lesquels tout le monde fait pareil, évidemment.

 
Ça me rappelle un dessin que j’avais vu, montrant un troupeau de moutons s’avançant vers une falaise, et, bien entendu, les premiers étant poussés par ceux derrière tombaient inéluctablement dans le ravin. Sauf une brebis, à contre-courant, qui tentait de remonter le flot suicidaire du troupeau, en disant : « Excusez-moi. Excusez-moi ». Sale individualiste qui refuse de s’harmoniser ! !

En fait, ce qui me paraît évident, c’est qu’on se trouve encore une fois face à un malentendu. Je ne vais pas rappeler la nature intimement dictatoriale des divers régimes politiques qui se sont succédé au Japon du XVI° siècle au milieu du XX°. Il me semble qu’il n’est pas besoin d’être trop malin pour deviner que ça ait pu avoir une influence sur les mentalités, surtout quand on voit l’impact que la Grande Dictature Militaire qui chevauche la fin du XVIII° et le début du XIX° a pu laisser sur les mentalités françaises.

Cette nécessité de s’harmoniser existe. Mais pas à tout prix. Et, surtout, elle ne doit pas être un moyen autoritaire de faire rentrer les moutons noirs dans le rang. Pour qu’elle soit valable, il faut qu’il s’agisse d’une initiative individuelle et intérieure, et qu’elle ne s’apparente pas à une démission ou une compromission.

Mais dans le cadre de l’autoritarisme, il s’agit au contraire du prétexte rêvé pour faire taire tous les empêcheurs de tourner en rond. C’est un appui indéfectible à la rigidité mentale, et l’idéal pour pouvoir éviter de se remettre en question.

A moi, il me semble que l’agir juste de l’Octuple Noble Sentier implique de s’adapter aux circonstances, de modifier les choses en fonction de ce qu’on peut découvrir avec l’expérience. Refuser de modifier un comportement au prétexte que c’est la tradition est formellement déconseillé dans le Sûtra aux Kalamas, où il est dit « Ne croyez pas parce que le moine l’a dit, ou parce que c’est la tradition ». Moi, mon expérience d’artisan m’a permis de voir comment la « tradition » peut se déformer en l’espace de quelques années, voire parfois de quelque mois. Et il faut parfois beaucoup d’observation et d’humilité pour remettre en question ce qu’on croit savoir, parce que cette remise en question implique l’admission de ce qu’on s’est trompé, ou qu’on a été trompés. La transmission ne se fait jamais à l’identique. Un maître forme un élève dans la mesure de ses capacités, mais aussi dans la mesure des capacités de l’élève. Chaque être humain est différent de l’autre, et donc la compréhension est toujours fonction de la conformation propre de chacun. Un maître transmet les choses au fur et à mesure d’un programme qu’il s’est donné, mais aussi au gré des circonstances. Certains éléments qui reviennent plus souvent que d’autres sont plus facilement enseignés, et transmis, et compris en fonction des capacités de l’élève. Certaines choses il les comprendra moins bien que d’autres. Certaines, dont l’usage n’est guère fréquent risquent de ne pas bénéficier de la même maîtrise que ceux qu’on pratique tous les jours. C’est ainsi que dans l’artisanat, la simple tradition sans imagination tend à s’appauvrir, par la force des choses.

mardi 29 septembre 2020


 L'éthique selon 

Nishijima rôshi



Dans une vidéo récente, Brad Warner mentionne des images d'archives (qu'on peut retrouver sur shobogenzo.net) où Nishijima rôshi parlait de l'éthique.

Ce sujet en était un dont Nishijima parlait tout le temps. Il disait qu'il y avait deux sortes d'éthiques.
Un éthique basée sur l'esprit, et une éthique basée sur les sens.

L'éthique basée sur l'esprit, ou éthique idéaliste, est celle qui nous est le plus familière. C'est aussi celle que décrit la plupart des religions.  Il s'agit de normes de ce qui est bien ou mal, de ce qui est juste ou erroné, correct ou incorrect. Ces normes sont toujours données comme absolues, et le but de la vie religieuse est de s'y tenir.

L'éthique basée sur les sens requiert un peu plus d'explications.
En général, d'un point de vue matérialiste, disait-il, ce qui est confortable est bien , et ce qui ne l'est pas est mauvais. Autrement dit, le matérialiste cherche le confort et tente d'échapper à l'inconfort.
Normalement, on ne décrirait pas ce type de comportement comme éthique, et de fait, les penseurs matérialistes ont souvent nié la valeur de l'éthique et des lois morales, mais Nishijima croyait que même la négation de l'éthique était en soi une forme d'éthique. 

Dans la vidéo, Nishijima rôshi cite le passage suivant du Genjô-kôan:

Quand les poissons se déplacent dans l'eau, de quelque manière qu'ils se déplacent, l'eau est sans fin. Quand les oiseaux volent dans le ciel, de quelque manière qu'ils volent, le ciel est sans fin. En même temps, les poissons et les oiseaux n'ont jamais, depuis les temps anciens, quitté l'eau ou le ciel. Simplement, quand l'activité est grande, l'usage est grand, quand la nécessité est petite, l'usage est petit. En agissant dans cet état, aucun ne manque de réaliser ses limites à chaque instant, et aucun ne manque de faire librement un saut périlleux en tout lieu; mais si l'oiseau quitte le ciel, il mourra tout de suite, et si un poisson quitte l'eau, il mourra tout de suite. Alors on peut comprendre que l'eau est vie, et on peut comprendre que le ciel est vie. Les oiseaux sont vie, et les poissons sont vie.  C'est peut-être que la vie est oiseau et que la vie est poisson. Et en allant toujours plus avant, l'existence de leur pratique-et-expérience et l'existence de leur vie sont comme cela. Ainsi, un oiseau ou un poisson qui aurait l'intention de ne se déplacer dans l'eau ou dans le ciel qu'après avoir atteint le fond de l'eau ou qu'après avoir totalement pénétré le ciel, ne pourrait jamais trouver sa voie ou trouver sa place dans l'eau ou le ciel. Quand on trouve cette place, cette action est forcément réalisée en tant qu'univers. Quand on trouve cette voie, cette action est forcément l'univers réalisé lui-même.

 Et il poursuit en disant que notre vie quotidienne est un continuum infini d'action. Mais l'action a toujours lieu en contexte, contexte sans lequel l'action ne pourrait avoir lieu, car ils sont, action et contexte, indissociables.

Brad Warner fait ici un commentaire: "Nous nous voyons souvent en scène, avec l'idée que la scène est séparée de nous. Mais Nishijima, Dôgen et bien d'autres philosophes bouddhistes nous disent que l'endroit où nous agissons et nous mêmes ne faisons qu'un tout indivisible."

Nishijima rôshi ajoute ici que notre action remplit toujours l'Univers, et que nous sommes toujours libres dans l'état de l'action. 

En cela, on peut dire de Nishijima qu'il est, tout comme Dôgen, un réaliste mystique. 

Maître Dôgen nous dit que si, nous êtres humains, avant d'agir, voulions comprendre parfaitement ce que sont les circonstances, nous ne pourrions jamais agir et ne pourrions jamais trouver notre façon de faire ainsi que notre place (voir la référence aux oiseaux et aux poissons). 

Donc, l'action éthique a toujours lieu dans un état où, du moins de façon cognitive, on ne va pas pouvoir comprendre, et que si on tente de le faire, avant d'agir, on ne va jamais agir ou alors, à contretemps. J'ai un souvenir très net d'un accident de voiture évité à quelques centimètres près, parce que j'ai réagi sans réfléchir, et que l'action était celle qui convenait à l'instant où il le fallait. Si j'avais dû réfléchir avant d'agir, je n'aurais pu éviter l'accident et j'aurais peut-être tué une personne (même sans être en tort). Mais lorsqu'on trouve sa place, l'action rend l'Univers réel et en trouvant son mode d'agir, l'action est toujours l'état du grand Univers réalisé. Cette façon et ce lieu ne sont pas des concepts qu'on puisse décrire en mots comme "grand" ou "petit." Ils ne sont ni subjectifs ni objectifs. Ce ne sont pas des états qui auraient existé dans le passé et ils n'ont pas non plus apparu à l'instant. Ils sont juste devant nous, évidents, ici et maintenant, comme cela. 

Autrement dit, pour Nishijima, ce qu'il  nous faut faire au plan éthique se trouve devant nous, comme un énorme placard publicitaire avec des néons clignotants, mais nous réussissons à ne pas le voir, à cause de nos oeillères que sont le point de vue idéaliste et le point de vue matérialiste. 

L'action est l'unité entre sujet et objet. Elle n'est pas seulement subjective ou seulement objective. Quand on agit avec sincérité, il devient difficile de nous voir nous, en tant que sujet, comme étant séparés du monde extérieur sur lequel on agit, en tant qu'objet.

Nishijima rôshi prend donc ce qui est souvent écrit par d'autres auteurs bouddhistes d'une façon un peu mystique et éthérée, et il le présente en termes très concrets. L'action est l'interface entre sujet et objet. Donc, la division entre sujet et objet n'existe que dans notre tête, dans notre esprit cognitif. Dans le monde réel, cette différence n'existe pas.

Nishijima: "Selon le point de vue que je viens de décrire, que notre vie est action, on peut voir que, pour le bouddhisme, la chose la plus précieuse en ce monde n'est autre que de faire ce qui est juste et de ne pas faire ce qui est erroné. Donc, l'éthique en action est ce qui est juste, ici et maintenant."

(Dans ce dernier paragraphe, on a une allusion au chapitre Shoaku Makusa du Shôbôgenzô).

samedi 19 septembre 2020

le quatrième précepte: ne pas mentir

Quatrième précepte: Ne pas mentir

C'est à dire ne pas dire ce qu'on sait ne pas être vrai.
"Ce précepte a été maintenu par les bouddhas du passé. Il a été transmis par les patriarches. Nous tenterons de le garder jusqu'à la fin de nos vies."

En voilà un précepte simple, et qui paraît facile à garder, et pourtant!

Aujourd'hui, je vais vous parler de cette merveilleuse et incroyable capacité que nous avons tous, non seulement à mentir, mais surtout, à nous mentir à nous-mêmes, effrontément!

Il y a dans Harry Potter un passage ou Dumbledore, le directeur de l'école de magie, explique que dans sa jeunesse, il avait participé à quelque chose de monstrueux, avant de se repentir, et de combattre et vaincre son ancien complice, qui l'y avait entraîné sur la base du "bien supérieur". L'idée que, dans un but noble et supérieur, on puisse "temporairement" faire le mal, "pour le bien de tous". Mais ce qui le fait changer d'avis, c'est aussi parce que ce genre de mensonge ne marche qu'un temps sur les personnes honnêtes. Si on est sincère, on est bien forcé de se rendre compte du bobard.

Pour moi, cette découverte, il y a bien longtemps, fut un choc. Cette capacité que nous avons à nous raconter des bobards pour excuser nos faiblesses, et qui plus est, d'y croire!!! Un jour, face à un de ces cas, je m'étais dit, comment peux-tu accorder foi à un tel bobard, alors que tu es quand même le mieux placé pour savoir que c'est bidon!" Un de ces cas, en particulier, était la relation avec mon maître d'apprentissage. J'avais été prévenu que ce n'était pas quelqu'un de fiable, la perspicacité de médecin de campagne de mon père l'avait amené à m'avertir, de nombreux incidents m'avaient montré que c'était vrai, mais je m'accrochais à cette relation parce que je me disais que c'était la seule façon pour moi d'apprendre la lutherie. Et j'en ai été pour mes frais. Abrégeons.

Pourquoi nous mentons-nous? Et pourquoi croyons-nous à ces mensonges? Parce que nous sommes intéressés. Je discutais hier avec un ami qui se plaignait des intrigues dans sa famille autour d'un héritage. Lui a un point de vue informé par le fait qu'il ne veut pas un sou de son père. Les autres sont tous intéressés, ce qui fausse leur jugement en l'affaire. Et les monte les uns contre les autres. Chaque fois qu'on est dans l'attente, cela fausse tout. Le vendeur qui est en attente du client va agacer un éventuel client en tentant de le forcer à acheter.

Italo Calvino:
                Che pena.
                Sperare, intendo.
                E' la pena di chi non sa rinunciare.

(Quelle peine. Espérer, je veux dire. C'est la peine de qui ne sait renoncer).

jeudi 10 septembre 2020

L'amour propre ne le reste jamais bien longtemps


J'avais été très amusé à la lecture du titre de cette BD de Lauzier qu'il avait intitulée "L'amour propre ne le reste jamais bien longtemps", parce qu'il évoquait l'idée que l'amour propre, c'était comme un slip...

Evidemment, non seulement c'est totalement intraduisible en une autre langue, mais en plus l'expression, telle qu'elle est constituée, est totalement inexacte. Il ne s'agit pas d'amour, seulement de complaisance, et le mot "propre" est ici réflexif et n'a rien à voir avec la propreté. Mais, bref, cela m'amène à parler de l'orgueil, de l'ὕϐρις (hubris), du nombrilisme, et donc de ce que tout le monde dans le zen appelle l'ego.

Je dis souvent qu'il y a deux catégories de personnes: celles qui n'ont pas confiance en elles, et celles qui n'ont pas confiance en elles. Les premières, plus rares, sont ces timides, qui s'excusent toujours de n'avoir aucune confiance en eux et qui n'oseraient jamais rien, à la limite. Et puis, il y a les autres, qui se construisent des façades, impressionnantes et intimidantes comme des forteresses, ou élégantes et somptueuses, parfois très chargées comme des architectures de la Renaissance ou celles du Second Empire, ou froides et insipides comme l'architecture contemporaine. Toutes les variations sont possibles, mais derrière ces façades, toujours, se cache un pauvre type qui se c*** dessous qu'on découvre qui il/elle est vraiment.
Et on se ment à soi-même, et on essaie d'impressionner, et on joue de la séduction, etc., etc., mais en réalité, on a juste peur. Et puis un jour, j'ai entendu Kengan Robert dire à une émission de télé: "La confiance en soi? Mais ça ne sert à rien! On n'a aucun besoin d'avoir confiance en soi. Ce qu'il faut, c'est d'avoir confiance en ce qu'on fait!"
Et là, ça a fait tilt! Parce que ce qu'on sait faire, il faut le faire, comme le disait Scott Ross, et que, quand on se concentre sur ce qu'on fait, on n'a pas le temps de se préoccuper de soi. Et en fait, il vaut mieux ne pas avoir confiance en soi, vu qu'on n'est pas fiable!
Se concentrer sur ce qu'on fait, et si on y ajoute la sincérité, cela permet de ne pas se sentir anéanti par une critique négative, parce que cette sensation vient juste de notre peur de révéler au monde ce que nous percevons comme la nullité de notre "soi". Et alors se produit un phénomène extrêmement intéressant: devenus capables d'encaisser cette critique, parce qu'on ne la met plus en relation avec notre manie de la représentation, on peut en tirer profit, et améliorer ce qu'on fait et ce qu'on sait faire. Du coup, on a de plus en plus confiance en ce qu'on fait, et comme on se méfie de "soi", on ne se laisse pas avoir par des attitudes idiotes qui viendraient tout gâcher.

J'ai vécu, il y a peu, une démonstration vivante de ce que j'écris ici.
J'étais en contact avec une personne qui avait demandé à être mon étudiant, et que je suivais avec attention. Cette personne avait tout pour me succéder, et c'est pourquoi j'avais très tôt pris la décision de lui donner la Transmission du Dharma, le fameux shiho dont j'ai parlé précédemment. Il n'y avait qu'un détail qui me retenait, et qui était son insécurité profonde qui se manifestait de façons plutôt incompatibles avec la charge. J'ai donc à plusieurs reprises tenté de l'orienter vers des attitudes plus sereines, en insistant sur ses compétences professionnelles, en tentant de désamorcer ses insécurités par rapport aux milieux universitaires etc., mais en pure perte. Lorsque je lui ai reproché des attitudes d'avidité cela a créé un froid, mais j'ai cru que l'effet serait bénéfique. Et puis (et je crois que c'est la goutte qui a fait déborder le vase) je lui fait une observation d'ordre esthétique sur un truc que je trouvais gênant dans un de ses travaux, et alors, cette personne a totalement coupé les ponts avec moi, me laissant avec un peu d'amertume d'avoir misé sur elle, conjointe à un soulagement de n'avoir pas donné la transmission trop légèrement à quelqu'un qui en aurait probablement fait mauvais usage, étant donné cette attitude.

Pour être un bon enseignant, il faut toujours être disposé à apprendre, même des plus mauvais élèves. J'imaginais un peintre talentueux qui peindrait un tableau sublime, et qui déciderait, à la façon chinoise, de l'orner d'un poème (ce qui s'est eu fait aussi sous nos climats aux XV° et XVI° siècles, et même plus tard sur les gravures). Et on lirait: "L'etang est bo, le si elle est bleue, geai deux oizôs qui ontouffé pour est treureu" Et qui se vexerait parce qu'on lui reproche son orthographe approximative. Mais que vaut-il mieux? Une observation bienveillante de la part d'un ami, ou les moqueries plus ou moins sous cape des personnes voyant le tableau?

jeudi 3 septembre 2020

L'équanimité


 Souvent les gens demandent quelle est la différence entre l'équanimité et l'indifférence.

L'indifférence c'est quand il t'arrive un truc terrible, et que la personne auprès de qui tu cherches à exprimer ton désarroi te dit: "Bien sûr, mais que veux-tu que j'y fasse?"

L'équanimité, c'est quand il t'arrive un truc terrible et que tu encaisses stoïquement le coup et qu'un proche vient essayer de te consoler en paraissant plus désolé que toi et que tu dis à cette personne: "Bien sûr, mais que veux-tu que j'y fasse?"

Il faudrait un peu cesser de voir la paille dans l'oeil du voisin en négligeant la poutre qu'on a dans le sien... 

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L'image est une illustration du livre de Jacques de Voragine sur les vies des saints (La Légende dorée). Laurent est condamné à mourir sur un gril. Il est étendu sur la braise et la légende veut qu'il ait à un moment dit à ses bourreaux, "C'est cuit, vous pouvez retourner".

mardi 25 août 2020

Lettres à un ami mort

 Brad Warner, mon "grand-frère" et ami,  a publié il y a un an un livre dédié à un de ses amis de jeunesse qui venait de mourir d'un cancer. 

Les éditions L'Originel (Antoni) l'ont fait traduire et il paraîtra dans quelques jours (le 4 septembre, je crois). Ils m'ont fait l'honneur de m'en envoyer un exemplaire que j'ai lu avec avidité, et dont je vais essayer ici de rendre compte.

Je dois avouer que je suis très agréablement surpris de la traduction, qui évite un grand nombre des pièges de la traduction française traditionnelle, qui aurait souvent trop tendance à "civiliser" les auteurs au nom d'une norme littéraire au cul un peu serré. (Voilà, je l'ai dit!). la

Ce livre a été en grande partie commencé lors d'une des tournées que Brad effectue régulièrement en Europe depuis 2009, alors qu'il était en Allemagne et qu'il a appris la mort de son ami Marky. Lorsque des amis, des vrais meurent, il nous reste toujours un goût de cendre dans la bouche, parce que nous savons que nous ne pourrons jamais plus passer des nuits enfiévrées à discuter de ce que nous n'avons pas pu nous dire pendant les années que nous ne nous sommes vus, parce que nous ne pourrons jamais plus rire ensemble, parce que... C'est un argument que je commence à ne connaître que trop bien.

Comme Brad a ce côté graphomane qui m'a toujours manqué, cela lui a donné l'inspiration d'écrire une lettre, puis une autre et encore une autre et ainsi de suite à cet ami qui ne pourra jamais les recevoir. C'est un bon défouloir. Il a donc pris, à son habitude, habitude qui me plaît bien depuis que j'ai eu lu Zen and the Art of Motorcycle maintenance" en 1973 (j'ai horreur du titre français, parce qu'il renvoie à une version tellement abominablement mauvaise et tronquée de l'original américain), de décrire des événements "réels" dont il profite pour donner des exemples d'application pratique du Dharma. Comme il l'explique lui-même, à la fin du livre, les lettres sont romancées, laissant croire qu'elles sont écrites lors d'une seule et même tournée, alors qu'il s'inspire d'événements relatifs à plusieurs d'entre elles. Mais ne savons nous pas que la fiction est bien plus efficace pour représenter la réalité que de maladroites tentatives de la représenter directement (quatrième des propositions de Nishijima: la réalité est trop complexe pour être décrite, elle est ineffable).

Cela donne une série de textes courts (une dizaine de pages en général) qui se laissent lire avec facilité, et dont la verve et la sincérité émeuvent aisément, mais qui, comme je le disais, permettent de cadrer des leçons de Dharma de façon non barbante, son propos fictionnel étant justement d'en parler à quelqu'un qui, de son vivant ne s'y est jamais assez intéressé pour poser à Brad des questions sur le sujet, tout en sachant qu'il était là-dedans. Sa fiction étant donc que, enfin, en quelque sorte, Marky lui pose ces questions, et qu'il y répond. 

Ceux et celles qui me lisent savent que j'apprécie sa façon d'écrire depuis longtemps, et surtout de ne pas intellectualiser le Dharma comme tant d'autre le font, avec des résultats pratiques palas souvent à la hauteur. Là on a des applications directes et praticables pour tout le monde, par exemple l'équanimité que trop de gens confondent avec l'indifférence; la mort; la dépression; les services funèbres; l'incommunicabilité de l'éveil; du bouddhisme comme méthode pour arriver à la vérité; le non-soi (cette lettre-là en particulier mérite le détour); la prajñâ; la méditation et l'inutilité de recourir aux drogues pour arriver au résultat; les institutions et les rituels, et j'en passe. Chacun de ces thèmes est traité avec entrain, avec cet esprit caustique qui est si caractéristique de l'auteur (et qui surprend toujours les personnes qui le rencontrent en personne tant il est différent de l'impression qu'il donne à l'écrit), et avec une superbe pénétration.

Il faut dire que Brad Warner, contre toutes apparences, est un connaisseur très avancé de Dôgen qu'il a lu en japonais comme en anglais, et qui n'hésite jamais à consulter d'autres traducteurs que son maître pour établir ses textes, même si Nishijima reste une référence constante. Mais c'est aussi un pratiquant d'une rare sincérité, en conformité avec cette phrase de maître Dôgen,  赤心片 [sekishin henpen] qui veut dire "sincérité instant après instant".

Petites critiques, néanmoins: en français nous avons des accents, ce n'est pas comme l'anglais, et je trouve bête de ne pas les utiliser pour rendre les syllabes longues du japonais comme du sanscrit, ce qui peut toujours être utile pour qui cherche à en retrouver  les caractères comme la prononciation. Dôgen s'écrit avec un accent circonflexe parce que le Dô de Dôgen est long. D'ailleurs, en caractères syllabiques japonais, cela s'écrit do-u, pour rallonger la syllabe. 

De même, je déplore un rendu très approximatif des noms sanscrits, mis au féminin quand ils sont masculins et au masculin quand ils sont féminins. Sangha, contrairement à une légende entretenue par trop de gens, est, comme Bouddha et Dharma,  du genre masculin (des auteurs bouddhistes m'ont confié avoir constaté que des "correcteurs" avaient "corrigé" leur sangha au féminin, mais Tolkien avait eu, lui aussi ce genre de problèmes) et la prajñâ (l'accent grave en faisant foi) est du genre féminin.

Mais comme je le dis, ce sont des détails qui n'irritent que le pédant de mon genre, et ils ne déparent pas une production que je trouve splendide.

dimanche 16 août 2020

Le don, la gratuité, la générosité.

 En complément du précédent article, une petite bafouille sur le don.

Le don est la base de toute vie sociale. Une société ou tout serait systématiquement monnayé (tel que les néo-libéraux semblent vouloir nous la créer) serait tout simplement invivable. Don, contre don, reconnaissance, comme le fait observer J.C. Michéa sont indissociables de l'éthique sociale, mais tendent à se raréfier au fur et à mesure que l'on monte dans la hiérarchie de l'argent, tant le fait d'être riche donne l'impression d'entraîner de façon collatérale et presque systématique, la radinerie. 

Mais si cela est quelque chose que chacun peut aisément comprendre, il y a un petit détail que mon expérience personnelle m'a permis d'observer: c'est que donner peut se révéler relativement facile, tant cela apporte de valorisation sociale à la personne qui donne. C'est d'ailleurs ce qui peut rendre si odieuse la charité de certaines personnes, comme dans la chanson de Jacques Brel, "les Dames patronnesses" où l'une d'elle dit: "Ainsi j'ai dû rayer de ma liste, une pauvresse qui fréquentait un socialiste", ou les groupes religieux qui offrent une soupe populaire dans le but de recruter.

Mais recevoir! Je connais des personnes qui ont horreur de recevoir un cadeau, même si eux en font tout le temps. Or, cela et d'autres expériences plus douloureuses m'ont amené à constater qu'il faut, en fait, plus de générosité pour recevoir que pour donner.
Certes, il y a des cas où il vaut mieux refuser certains cadeaux empoisonnés, mais 

 

dans l'ensemble, si le cadeau ou le don est vraiment offert avec sincérité, j'observe qu'il faut plus de générosité pour l'accepter que pour le donner. 

Car recevoir un don implique la reconnaissance, l'obligation ("je suis votre obligé"), "merci" ("je suis à votre merci"), la grâce ("je vous en rends grâce). 

C'est même une des raisons pour lesquelles, dans le bouddhisme traditionnel, un moine ne remercie jamais les personnes qui lui font l'aumône de sa nourriture, car cela diminuerait le mérite de la personne qui fait le don. Un don qui est alors sans même la petite contrepartie de la démonstration de gratitude.

Faites-en vous-même l'expérience, la prochaine fois qu'on vous fera un cadeau. Essayez d'avoir de la gratitude, même si c'est une horreur achetée pour 2 euros que vous mettrez dans un placard pendant quelques années avant de pouvoir en disposer en toute sécurité.  Et essayez de voir cette gratitude comme de la générosité de votre part, et vous verrez comme tout change.