samedi 21 septembre 2019

Kanjizai Bosatsu

Je viens de voir un vieil (2017!) article sur
Essentially Nothing
où l'auteur, un nommé Lao Bendan explique un petit détail du Sûtra du Coeur.
Je l'ai beaucoup aimé, aussi je vous le fais passer.


Kanjizai

Une des choses que je trouve intéressantes dans le début du Sûtra du Coeur est l'utilisation du nom Kanjizai (顴自在) Bosatsu pour Avalokiteshvara. Au Japon, il semble que partout ailleurs, il/elle est appelé(e) Kannon (観音) Bosatsu à la place.

Les kanjis pour Kannon impliquent un bodhisattva (bosatsu) qui perçoit (観) activement les sons (音) du monde. Quelqu'un qui écoute les cris de détresse et les supplications de tous nous autres, êtres mortels pris dans le samsara et qui appelons à l'aide, et qui fait voeu d'utiliser tous les moyens possibles pour soulager notre détresse et notre souffrance.

Pour moi, cependant, les kanjis pour Kanjizai dessinent une autre image. Certes, on ne pourra jamais enlever le message "celle qui écoute les cris du monde" de tout discours sur Kanjizai Bosatsu, mais en regardant les kanjis, on découvre une autre facette de qui est ce bodhisattva.

Kan (顴) signifie toujours percevoir; plus que juste entendre, signifiant plus largement percevoir avec n'importe lequel des six sens. Ji (自) signifie soi-même; pointer du doigt directement vers son propre coeur (ou nez, au Japon) et remarque que l'on ne parle jamais que de soi-même. Zai, or Sai, par soi-même (在) signifie exister, existence.

Donc, Kanjizai Bosatsu (顴自在菩薩) peut être le bodhisattva qui perçoit directement sa propre existence. Le bodhisattva qui perçoit d'une façon directe, sans obstacle, et inconditionnelle, la façon dont il/elle existe réellement. Comment fait-il/elle cela? Dans la phrase du sûtra qui suit, 行深般若波羅蜜多時 (gyô ji haramita ji), il voit la vérité de l'existence au cours de sa pratique profonde, immergé qu'il est dans la Prajñâ Pâramitâ.

Pour moi, cela altère ma connaissance de Kannon lorsque je lis le Sûtra du Coeur. Il/elle n'est plus une divinité éloignée, inapprochable "quelque part par là-bas" qui voudrait bien m'aider lorsque j'arrive au point d'ébullition et que je hurle de douleur. Non, ce(tte) Kanjizai est une version avancée de vous et moi, un être qui a commencé avec les mêmes chaînes que celles que nous portons, mais qui, au cours du temps, et grâce à des efforts innombrables, a surmonté son conditionnement et est finalement arrivé(e) à comprendre qui et quoi au juste il/elle était réellement. Qui est quoi il/elle n'est justement pas. Qui s'est montré(e) capable de trancher tout son conditionnement, a pu ramper à travers les espaces entre les pensées, et a finalement pu rester là quand et aussi longtemps qu'il/elle le désire.

L'oeuf a été couvé, pour ainsi dire. Lorsqu'il/elle a brisé sa coquille, une nouvelle vie est venue à être; de même que le ver à soie quitte son cocon et que c'est un papillon qui en sort, on échange une vie pour une autre, même si cette vie est toujours la même qu'avant.

Et c'est avec cette vie nouvelle, cette nouvelle façon d'être, cette nouvelle capacité à simplement être sans tous les "trucs" conditionnés qui nous enferment en ce moment, que Kanjizai a pu s'asseoir et percevoir ce qu'est réellement l'existence. Et c'est avec cette vie nouvelle que toute souffrance ou infortune va disparaître.

Et ce n'est que lorsque l'on arrive à ce point qu'on peut honnêtement dire qu'on perçoit que la forme n'est pas différente de la vacuité (et vice versa) et que la forme est exactement la vacuité (et vice versa), et qu'il en va aussi de même pour les quatre autres skhandas. Tant qu'on ne sera pas arrivé à ce point, cependant, tout ça ne sera jamais qu'un entendement intellectuel, qui n'est pas la Prajñâ.

Quand j'entends "Kannon," j'imagine une divinité autre que moi-même qui propose son aide. Quand j'entends "Kanjizai," je m'imagine moi, assis sur mon zafu, immergé dans la Prajñâ Pâramitâ, et un jour m'extirpant du cocon. Juste avec les tout premiers kanjis, le Sûtra du Coeur fait de ceci un périple très, très personnel.

samedi 14 septembre 2019

C'est aujourd'hui la pleine lune.
Je recommande toujours à tous ceux et celles qui veulent bien m'entendre de renouveler leurs voeux des préceptes lors de la pleine lune, ou au moins à un jour approchant.
En effet, c'est là la seule cérémonie qu'ait institué le Bouddha, cérémonie au cours de laquelle on renouvelle son engagement à observer les préceptes et où on fait la récitation du repentir. Moi-même, je m'attache à faire cette démarche, même seul.

Je regrette en fait qu'elle soit si négligée dans les communautés zen. Certes, Deshimaru ne l'a pas instituée et c'est, pour certains, suffisant pour ne pas s'en inquiéter. C'est trop vite oublier que Deshimaru n'avait pas de formation de moine, avait même une formation bouddhique qui ne relevait visiblement pas de l'érudition, et avait beaucoup trop à faire pour un seul homme sur une aussi courte période de temps. Ce n'est pas une raison. Elle est simple, pourtant. Il s'agit de prononcer la phrase suivant laquelle tous les torts que nous avons commis par le passé provenaient de l'avidité, de l'aversion et de l'ignorance éternelles, étaient le produit du corps, de la parole et de l'esprit, et que nous nous en repentons. Après quoi, on prononce tous les préceptes et on s'engage à faire de son mieux pour les maintenir.
Cela peut paraître superflu, voire ridicule, mais il y a tant de zénistes qui prennent les préceptes en gloubi-boulga, sans comprendre un mot de ce qui est dit, que de rappeler une fois par mois ce qu'ils sont et ce à quoi ils engagent ne peut pas faire de mal, que je sache.

L'humain est animal symbolique. Certes je connais bon nombre de déçus de la religion ou de rationalistes qui la vomissent pour qui les cérémonies dans le zen sont juste une source d'irritation dont ils se déferaient volontiers. Mais même ces personnes ne trouveraient pas anormal de suivre les règles du protocole si on leur décernait une décoration ou un prix. Vêtements, attitudes, et tout le toutim sans même se rendre compte qu'il s'agit de la même chose. Ou si on les intronise chevaliers du taste-vin et qu'on les affuble d'une robe et d'un mortier. Il est des choses que nous avons besoin de solenniser, et pour cela il y a le rite.

Pensez-y...

mercredi 28 août 2019

Pierre de touche

C'est une notion qu'on peut facilement oublier, en particulier en cet âge du virtuel tous azimuts, mais "l'essai du titre à la pierre de touche est un procédé destiné à vérifier le titre d'un objet en alliage ou en métal précieux en orfèvrerie ou monnayage." Connu depuis l'Antiquité, l'essai consiste à frotter la pièce à vérifier sur une pierre dure (par exemple du jaspe noir) et à comparer les réactions de l'acide sur ce résultat et sur une marque produite par un métal de référence.

La pierre de touche qui permet de repérer si ce qu'on vous propose est ou non bouddha-dharma, c'est anicca, dukkha et anatta. Anicca (anytia en sanscrit) est le terme pâli (la langue dans laquelle a été réalisé le Canon Pâli, référence absolue du Bouddhisme Théravada). Le A- est privatif, comme dans a-phone, et il s'agit de l'impermanence, aussi appelée entropie, qui dit qu'il est inutile de s'attacher à quoi que ce soit, parce que les choses se détériorent ou se brisent. Les sentiments n'y échappent pas. Les relations humaines changent, sujettes qu'elles sont aux circonstances. Je connais une chanson qui dit que nous ne sommes que poussière dans le vent (https://www.youtube.com/watch?v=tH2w6Oxx0kQ). Elle dit: "Rien ne dure éternellement que la terre et le ciel", mais même cela n'est pas vrai. La terre et le ciel ne dureront pas éternellement; juste plus longtemps que nous.
Dukkha (duḥkha en sanscrit), est l'insatisfaisance. On le traduit souvent pas "souffrance" ce qui est aussi incorrect. Le mot est au départ un terme technique de charronnerie qui fait référence à l'ajustement d'une roue sur son moyeu. Une roue qui grince à cause d'un point dur, ou d'une détérioration de son ajustement (ou, de nos jours, de son roulement à billes) est une situation insatisfaisante. On en souffre, ne fut-ce qu'à cause du grincement, mais il s'agit surtout d'une situation insatisfaisante. Bref. On dit qu'il y en a trois (Troyes-en Champagne): physique, morale et existentielle. Le Bouddha mentionne fort judicieusement que nous souffrons parce que nous sommes séparés de ceux qu'on aime, en compagnie de ceux qu'on n'aime pas, qu'on n'a pas ce qu'on veut, et que ce qu'on a, on n'en veut pas!
Enfin, le point le plus difficile, anatta (anatman en sanscrit). On le traduit souvent par "non-soi" et c'est le plus mal compris des trois.

Parce que c'est "non-soi", on va vous dire de "détruire votre ego". Dans le style sottise abyssale, c'est difficile de faire mieux, mais, comme par hasard, ceux qui vont vous dire de "détruire votre ego" (sur un ton généralement bien suffisant) n'ont généralement pas l'impression qu'à eux-mêmes il reste du chemin à faire. D'autres vont vous dire que "rien n'existe", ce qui permet aux déistes d'affirmer que les bouddhistes ne croient en rien.
Mais c'est en fait bien plus simple; et c'est sans doute pourquoi c'est si difficile. En fait, dire "rien n'existe" est une phrase tronquée. Rien n'existe qui soit séparé de son contexte. Autrement dit, il y a toujours un contexte, et l'individu, l'objet ou le sentiment en sont inséparables.

Ces trois bases sont ce qui nous permet de comprendre, et le pourquoi, et le mode de fonctionnement de la "compassion". Le Dalaï Lama, entre autres, dit qu'il faut être intelligemment égoïste. Car lorsqu'on prend conscience du concept environnemental qu'implique l'idée de non-soi (c'est-à-dire de "non-tout-seul-au-monde"), tout prend une coloration différente. On fait attention à son environnement pour ne pas avoir à vivre dans un contexte déplorable (on dit dans le Sud-Ouest, "si on cague partout, il ne faut pas s'étonner de marcher dans la m..."), on se met à désirer le bonheur de ceux qui nous entourent, pour, par exemple, que telle personne insupportable, du fait qu'elle aille mieux, puisse enfin nous lâcher la grappe!

La conclusion, lorsqu'on tient correctement compte de ces trois, c'est que, sachant l'impermanence de toute chose, on cesse de s'y attacher. Ce qui ne veut pas dire qu'on jette tout! Mais que, si on casse ou perd quelque chose, on n'en soit pas ou peu touché.

jeudi 22 août 2019

La gratuité

On ne pratique pas le Zen pour être plus patient: le Zen, comme d'ailleurs un grand nombre d'activités humaines, a besoin de gratuité. Si la pratique n'est pas gratuite, si on ne la fait que pour un but donné, outre que ce dernier peut vite devenir illusoire, on perd une grande partie de l'intérêt.

Donc on ne pratique pas le Zen pour être plus patient. Mais il se trouve que, quand on pratique le Zen, on devient plus patient. Posons-nous donc la question de savoir si ce qu'on appelle "Zen" en est réellement, si notre capacité de patience n'a pas augmenté. Si on a tendance à dire "Mon Zen est le vrai Zen, le tien est un faux Zen", on peut légitimement s'interroger sur sa pratique.

mercredi 24 juillet 2019

L'éveil, c'est Zazen II

Donc, que penser de la valeur "réelle," historique du Shihô?

Il se trouve que l'enseignement du Bouddhisme a toujours passé par l'apprentissage. Car c'est une pratique/étude. On ne peut pas s'y contenter d'une étude purement intellectuelle, elle doit être obligatoirement être mise en pratique. Et cela implique une transmission personnelle "en dehors des écritures" (pour reprendre une antique formule) où une personne physique montre comment faire à une autre personne physique. Et ceci veut dire que, de façon certaine, et absolue, la lignée depuis le Bouddha Gautama est ininterrompue. C'est juste qu'on ne connaît pas les noms exacts des personnes physiques historiques qui se font suite. Ou que, lorsqu'on les connaît, ils ne sont que des indicateurs, sans plus.

Par exemple, une des personnes participant à cette discussion me faisait valoir à quel point certain maître (dont nous tairons le nom: vous savez de qui il s'agit) avait été important pour elle, à cause de tout ce qu'il lui avait enseigné, même s'il avait senti le besoin de passer à autre chose. Que je pense que ce maître soit un faiseur insincère ne change rien: il n'en demeure pas moins un chaînon de la transmission. Et des comme lui, en 25 siècles, il a dû y en avoir une floppée.

De plus, on pourrait dire que personne n'a jamais eu l'Eveil, même le Bouddha! L'Eveil n'est pas une chose qu'on pourrait posséder. Il est important de se débarrasser des fantasmes sur l'Eveil "qui va [nous] transformer en maître absolu du monde, des gens, des pays, des vies, et partout à la ronde, on ne parlera que de (nous)"

C'est pour cette raison que l'on dit que l'Eveil, c'est Zazen. Le Bouddha l'a pratiqué toute sa vie, 45 ans après l'Eveil. Il a toujours dit à ses disciples de le pratiquer. L'Eveil, c'est un "bon sang! mais c'est bien sûr!" où tout à coup l'on voit ce qui avait toujours été là, mais qu'on ne savait pas voir. Et c'est la pratique assidue, quotidienne, de Zazen qui permet d'y accéder. Pour qui pratique ainsi Zazen, l'Eveil se manifeste dans la vie quotidienne. Pas de façon toujours spectaculaire. Parfois même à notre insu. Zazen nous amène à le manifester, et donc à être un bouddha.

Evidemment, à des degrés divers.

Dans les sûtras agama ou ceux du Canon Pâli, on voit le Bouddha régulièrement rencontrer Mâra sur son chemin. A chaque fois, Mâra se prend une rouste, certes, mais n'en reste pas moins le fait que le Bouddha le retrouve sur sa route si souvent et si tard après son expérience initiale à Bodhgaya. Evidemment, il ne faut pas interpréter cela au pied d ela lettre. Mr ex-Sidhhârta Gautama, du clan des Shâkyas n'a certes pas physiquement rencontré Mr Mâra au coin d'une rue, mais que, même après l'Anuttara Samyaksambodhi, le Bouddha a été soumis à la tentation (mais aussi qu'il en est sorti vainqueur!).

Les kôans sont bourrés d'exemples de maîtres chinois qui admettent ne pas toujours être à la hauteur. Cette idée est très déstabilisante pour qui imagine une situation où, une fois arrivés, on ne pourrait plus jamais retourner en arrière. La chronique contemporaine nous montre pourtant en abondance l'exemple contraire.

Mais la pratique quotidienne de Zazen, couplée à la gratuité de l'intention, le refus de rechercher un but, un objectif (justement celui "d'être arrivé"), est ce qui nous permet de mieux être présents à tout ce qu'est notre vie quotidienne, et à manifester (parfois) l'Eveil dans nos actions ordinaires.

mercredi 17 juillet 2019

L'Eveil, c'est Zazen.

J'étais au début du mois l'invité d'une sesshin en Belgique. Lors de cette sesshin, j'expliquais à des participants, lors d'une conversation informelle, la réalité contemporaine du Shihô, la Transmission du Dharma. En effet, depuis le début du XVIII° siècle, au Japon dans l'école Sôtô, la transmission est automatiquement donnée trois ans après la prise des préceptes. Elle devient donc une espèce d'équivalent du Bac, la prise des préceptes étant dans cette analogie le certificat d'études.

Cette révélation a eu un effet dévastateur sur l'une des personnes présentes qui s'étonna alors, scandalisée de ce que cela impliquait pour elle l'interruption de la transmission de l'Eveil depuis le Bouddha Gautama.

Mais il faut voir un peu le processus. Pendant les siècles qui séparent Dôgen de Manzan, le réformateur de ce systèmes au XVIII° siècle, les divers lignages descendant de Dôgen et de ses disciples avaient leurs propres hiérarchies ou ensemble de hiérarchies, et les temples avaient souvent développé des pratiques au style spécifique.

Si l'on suit Dôgen, la transmission du Dharma est l'aspect de la relation de maître à disciple qui témoigne de l'identité de la lignée. Mais au cours du temps, cet aspect a été progressivement supplanté par le garanbo, la transmission du temple. Et, avec le temps, ce garanbo devint toujours plus formel et excessif. Il exigeait entre autres du disciple d'abandonner sa lignée réelle pour celle du nouveau temple, même lorsqu'elle était sans rapport avec la sienne.

Lorsque le nouveau gouvernement du Shôgun Tokugawa, au XVII° siècle, obligea tous les temples Sôtô à se ranger soit derrière Eiheiji ou derrière Sôjiji, cela prépara un peu le terrain. A la fin du siècle, 卍山道白 [Manzan Dōhaku] (1635-1715) fit voeu, après avoir lu les chapitres du Shôbôgenzô en traitant, de restaurer la valeur du Shihô. Il y mit quarante ans. D'autres avaient essayé avant lui, mais Manzan était un brillant tacticien, et sut développer ses réseaux avant d'entreprendre ses manoeuvres, qui commencèrent par les autorités Sôtô, avant de se présenter devant le bakufu (le gouvernement), en ayant épuisé tous les recours ecclésiastiques.

Comprenant les tensions qui existent toujours entre un gouvernement et des autorités ecclésiastiques et s'en servit à son avantage pour faire proclamer que les principes de la transmission face-à-face et la seule lignée dans le Dharma pouvaient déterminer la succession des moines sôtô à l'avenir.

Mais comme la Sôtôshu a été érigée du même coup en organisation bureaucratique unifiée, elle a rapidement créé de nouveaux "grades" selon la hiérarchie des temples, ce qui a relégué le Shihô au niveau d'aujourd'hui. Lorsque Nishijima a donné la transmission (et il l'a beaucoup donnée), il a exclu qu'il puisse y avoir une cérémonie ultérieure (sauf au Japon, pour les Japonais, soumis à la Sôtôshu), car, pour lui, Dôgen ne mentionnait que cela. Néanmoins, il n'eut jamais la prétention que cette transmission fut une reconnaissance d'un accomplissement exceptionnel. Je crois qu'il la voyait comme une espèce d'ordre de mission. Où, paradoxalement, relever la valeur du document ramène à une humilité fondamentale et nécessaire.

dimanche 14 juillet 2019

L'âne et la carotte

La carotte peut-elle faire le bonheur de l'âne?

Tout le monde connaît le truc de la carotte pendue au bout d'une perche, devant le nez de l'âne, pour le faire avancer.
L'autre jour, à la vue d'un gamin hurlant "j'ai envie" face à la vitrine d'un magasin de babioles à un euro, je me suis rappelé un incident du même genre avec un mien neveu et me revoilà parti sur les trois poisons: avidité, aversion et ignorance.

Il semble bien que l'avidité soit un des moteurs principaux de l'être humain. Selon David Loy (et j'acquiesce), cette avidité est en relation avec le non-soi. J'ai redit ailleurs que le bouddha-dharma enseigne le non-soi, c'est-à-dire que rien n'existe en soi. Or, si ce principe est relativement facile à intégrer, en ce qui concerne les choses et les objets, par exemple qu'il n'y a pas de livres sans papier et sans encre, qu'il n'y a pas de papier sans fibre cellulosique et son élaboration, qu'il n'y a pas d'encre sans suie et huile, que l'auteur est indispensable, etc., admettre pour soi-même ce processus est un poil plus difficile.

Et même si nous voulons l'admettre pour notre corps, nos besoins physiques, nos origines etc., il reste un petit réduit pour lequel nous n'avons guère envie d'admettre le non-soi, et qui est notre conscience. L'homme a donc imaginé une âme immortelle emprisonnée dans un corps temporaire; après quoi il y a plusieurs versions, dont celle du Christianisme de choix entre l'enfer ou le paradis pour l'éternité, avec parfois l'idée d'un purgatoire temporaire avant le paradis pour l'éternité. Ce schéma comporte de nombreuses variantes, qu'on retrouve même dans le bouddha-dharma mahâyanique; il est concurrencé par le schéma métempsychotique où l'âme papillonne d'une existence à l'autre, avec ou sans existences animales, l'idée de base étant toujours de récompenser les bons et de punir les méchants.

L'idée de base du bouddha-dharma est que l'être humain sait, au plus profond de lui-même, cette réalité du non-soi, et il tente par tous les moyens de se prouver le contraire, en particulier au moyen de la possession: "Je possède, donc je suis". L'idée générale étant "je vaux quelque chose, puisque je possède tant", ou "puisque j'ai tant de pouvoir..." ou "puisque tant de gens m'admirent..." et ainsi de suite.

A plus petite échelle, cela se manifeste avec la voiture, la montre, les vêtements, le ou la partenaire. Exister dans le regard des autres, puisque cela n'est pas possible dans le sien propre (trop insuffisant.)

Donc, pour revenir à la carotte, si je n'obtiens pas ce que je désire, c'est mon existence même qui en est menacée!

Un des cas les plus typiques, c'est celui du désir charnel et de la jalousie. Le domaine des passions où le verbe pâtir a une si belle part! Certains vont même jusqu'à se suicider ("s'anéantir"), dans certains cas extrêmes. Les personnes les plus tourmentées par ce problème tendent à se lancer dans une politique d'acquisition sans fin: que ce soit en biens matériels, en pouvoir ou en conquêtes sexuelles, il n'y en a jamais assez. On leur donnerait une montagne d'or et ils en demanderaient une deuxième.

Comme c'est en fait le processus d'acquisition qui compte, et non pas l'acquis lui-même, le processus est sans fin et par là, désespérant. Exactement comme la carotte pendant au bout du museau de l'âne.

Donc, si l'on prend conscience de ce fait, la sagesse serait de cesser de courir après la carotte.