samedi 19 septembre 2020

le quatrième précepte: ne pas mentir

Quatrième précepte: Ne pas mentir

C'est à dire ne pas dire ce qu'on sait ne pas être vrai.
"Ce précepte a été maintenu par les bouddhas du passé. Il a été transmis par les patriarches. Nous tenterons de le garder jusqu'à la fin de nos vies."

En voilà un précepte simple, et qui paraît facile à garder, et pourtant!

Aujourd'hui, je vais vous parler de cette merveilleuse et incroyable capacité que nous avons tous, non seulement à mentir, mais surtout, à nous mentir à nous-mêmes, effrontément!

Il y a dans Harry Potter un passage ou Dumbledore, le directeur de l'école de magie, explique que dans sa jeunesse, il avait participé à quelque chose de monstrueux, avant de se repentir, et de combattre et vaincre son ancien complice, qui l'y avait entraîné sur la base du "bien supérieur". L'idée que, dans un but noble et supérieur, on puisse "temporairement" faire le mal, "pour le bien de tous". Mais ce qui le fait changer d'avis, c'est aussi parce que ce genre de mensonge ne marche qu'un temps sur les personnes honnêtes. Si on est sincère, on est bien forcé de se rendre compte du bobard.

Pour moi, cette découverte, il y a bien longtemps, fut un choc. Cette capacité que nous avons à nous raconter des bobards pour excuser nos faiblesses, et qui plus est, d'y croire!!! Un jour, face à un de ces cas, je m'étais dit, comment peux-tu accorder foi à un tel bobard, alors que tu es quand même le mieux placé pour savoir que c'est bidon!" Un de ces cas, en particulier, était la relation avec mon maître d'apprentissage. J'avais été prévenu que ce n'était pas quelqu'un de fiable, la perspicacité de médecin de campagne de mon père l'avait amené à m'avertir, de nombreux incidents m'avaient montré que c'était vrai, mais je m'accrochais à cette relation parce que je me disais que c'était la seule façon pour moi d'apprendre la lutherie. Et j'en ai été pour mes frais. Abrégeons.

Pourquoi nous mentons-nous? Et pourquoi croyons-nous à ces mensonges? Parce que nous sommes intéressés. Je discutais hier avec un ami qui se plaignait des intrigues dans sa famille autour d'un héritage. Lui a un point de vue informé par le fait qu'il ne veut pas un sou de son père. Les autres sont tous intéressés, ce qui fausse leur jugement en l'affaire. Et les monte les uns contre les autres. Chaque fois qu'on est dans l'attente, cela fausse tout. Le vendeur qui est en attente du client va agacer un éventuel client en tentant de le forcer à acheter.

Italo Calvino:
                Che pena.
                Sperare, intendo.
                E' la pena di chi non sa rinunciare.

(Quelle peine. Espérer, je veux dire. C'est la peine de qui ne sait renoncer).

jeudi 10 septembre 2020

L'amour propre ne le reste jamais bien longtemps


J'avais été très amusé à la lecture du titre de cette BD de Lauzier qu'il avait intitulée "L'amour propre ne le reste jamais bien longtemps", parce qu'il évoquait l'idée que l'amour propre, c'était comme un slip...

Evidemment, non seulement c'est totalement intraduisible en une autre langue, mais en plus l'expression, telle qu'elle est constituée, est totalement inexacte. Il ne s'agit pas d'amour, seulement de complaisance, et le mot "propre" est ici réflexif et n'a rien à voir avec la propreté. Mais, bref, cela m'amène à parler de l'orgueil, de l'ὕϐρις (hubris), du nombrilisme, et donc de ce que tout le monde dans le zen appelle l'ego.

Je dis souvent qu'il y a deux catégories de personnes: celles qui n'ont pas confiance en elles, et celles qui n'ont pas confiance en elles. Les premières, plus rares, sont ces timides, qui s'excusent toujours de n'avoir aucune confiance en eux et qui n'oseraient jamais rien, à la limite. Et puis, il y a les autres, qui se construisent des façades, impressionnantes et intimidantes comme des forteresses, ou élégantes et somptueuses, parfois très chargées comme des architectures de la Renaissance ou celles du Second Empire, ou froides et insipides comme l'architecture contemporaine. Toutes les variations sont possibles, mais derrière ces façades, toujours, se cache un pauvre type qui se c*** dessous qu'on découvre qui il/elle est vraiment.
Et on se ment à soi-même, et on essaie d'impressionner, et on joue de la séduction, etc., etc., mais en réalité, on a juste peur. Et puis un jour, j'ai entendu Kengan Robert dire à une émission de télé: "La confiance en soi? Mais ça ne sert à rien! On n'a aucun besoin d'avoir confiance en soi. Ce qu'il faut, c'est d'avoir confiance en ce qu'on fait!"
Et là, ça a fait tilt! Parce que ce qu'on sait faire, il faut le faire, comme le disait Scott Ross, et que, quand on se concentre sur ce qu'on fait, on n'a pas le temps de se préoccuper de soi. Et en fait, il vaut mieux ne pas avoir confiance en soi, vu qu'on n'est pas fiable!
Se concentrer sur ce qu'on fait, et si on y ajoute la sincérité, cela permet de ne pas se sentir anéanti par une critique négative, parce que cette sensation vient juste de notre peur de révéler au monde ce que nous percevons comme la nullité de notre "soi". Et alors se produit un phénomène extrêmement intéressant: devenus capables d'encaisser cette critique, parce qu'on ne la met plus en relation avec notre manie de la représentation, on peut en tirer profit, et améliorer ce qu'on fait et ce qu'on sait faire. Du coup, on a de plus en plus confiance en ce qu'on fait, et comme on se méfie de "soi", on ne se laisse pas avoir par des attitudes idiotes qui viendraient tout gâcher.

J'ai vécu, il y a peu, une démonstration vivante de ce que j'écris ici.
J'étais en contact avec une personne qui avait demandé à être mon étudiant, et que je suivais avec attention. Cette personne avait tout pour me succéder, et c'est pourquoi j'avais très tôt pris la décision de lui donner la Transmission du Dharma, le fameux shiho dont j'ai parlé précédemment. Il n'y avait qu'un détail qui me retenait, et qui était son insécurité profonde qui se manifestait de façons plutôt incompatibles avec la charge. J'ai donc à plusieurs reprises tenté de l'orienter vers des attitudes plus sereines, en insistant sur ses compétences professionnelles, en tentant de désamorcer ses insécurités par rapport aux milieux universitaires etc., mais en pure perte. Lorsque je lui ai reproché des attitudes d'avidité cela a créé un froid, mais j'ai cru que l'effet serait bénéfique. Et puis (et je crois que c'est la goutte qui a fait déborder le vase) je lui fait une observation d'ordre esthétique sur un truc que je trouvais gênant dans un de ses travaux, et alors, cette personne a totalement coupé les ponts avec moi, me laissant avec un peu d'amertume d'avoir misé sur elle, conjointe à un soulagement de n'avoir pas donné la transmission trop légèrement à quelqu'un qui en aurait probablement fait mauvais usage, étant donné cette attitude.

Pour être un bon enseignant, il faut toujours être disposé à apprendre, même des plus mauvais élèves. J'imaginais un peintre talentueux qui peindrait un tableau sublime, et qui déciderait, à la façon chinoise, de l'orner d'un poème (ce qui s'est eu fait aussi sous nos climats aux XV° et XVI° siècles, et même plus tard sur les gravures). Et on lirait: "L'etang est bo, le si elle est bleue, geai deux oizôs qui ontouffé pour est treureu" Et qui se vexerait parce qu'on lui reproche son orthographe approximative. Mais que vaut-il mieux? Une observation bienveillante de la part d'un ami, ou les moqueries plus ou moins sous cape des personnes voyant le tableau?

jeudi 3 septembre 2020

L'équanimité


 Souvent les gens demandent quelle est la différence entre l'équanimité et l'indifférence.

L'indifférence c'est quand il t'arrive un truc terrible, et que la personne auprès de qui tu cherches à exprimer ton désarroi te dit: "Bien sûr, mais que veux-tu que j'y fasse?"

L'équanimité, c'est quand il t'arrive un truc terrible et que tu encaisses stoïquement le coup et qu'un proche vient essayer de te consoler en paraissant plus désolé que toi et que tu dis à cette personne: "Bien sûr, mais que veux-tu que j'y fasse?"

Il faudrait un peu cesser de voir la paille dans l'oeil du voisin en négligeant la poutre qu'on a dans le sien... 

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L'image est une illustration du livre de Jacques de Voragine sur les vies des saints (La Légende dorée). Laurent est condamné à mourir sur un gril. Il est étendu sur la braise et la légende veut qu'il ait à un moment dit à ses bourreaux, "C'est cuit, vous pouvez retourner".

mardi 25 août 2020

Lettres à un ami mort

 Brad Warner, mon "grand-frère" et ami,  a publié il y a un an un livre dédié à un de ses amis de jeunesse qui venait de mourir d'un cancer. 

Les éditions L'Originel (Antoni) l'ont fait traduire et il paraîtra dans quelques jours (le 4 septembre, je crois). Ils m'ont fait l'honneur de m'en envoyer un exemplaire que j'ai lu avec avidité, et dont je vais essayer ici de rendre compte.

Je dois avouer que je suis très agréablement surpris de la traduction, qui évite un grand nombre des pièges de la traduction française traditionnelle, qui aurait souvent trop tendance à "civiliser" les auteurs au nom d'une norme littéraire au cul un peu serré. (Voilà, je l'ai dit!). la

Ce livre a été en grande partie commencé lors d'une des tournées que Brad effectue régulièrement en Europe depuis 2009, alors qu'il était en Allemagne et qu'il a appris la mort de son ami Marky. Lorsque des amis, des vrais meurent, il nous reste toujours un goût de cendre dans la bouche, parce que nous savons que nous ne pourrons jamais plus passer des nuits enfiévrées à discuter de ce que nous n'avons pas pu nous dire pendant les années que nous ne nous sommes vus, parce que nous ne pourrons jamais plus rire ensemble, parce que... C'est un argument que je commence à ne connaître que trop bien.

Comme Brad a ce côté graphomane qui m'a toujours manqué, cela lui a donné l'inspiration d'écrire une lettre, puis une autre et encore une autre et ainsi de suite à cet ami qui ne pourra jamais les recevoir. C'est un bon défouloir. Il a donc pris, à son habitude, habitude qui me plaît bien depuis que j'ai eu lu Zen and the Art of Motorcycle maintenance" en 1973 (j'ai horreur du titre français, parce qu'il renvoie à une version tellement abominablement mauvaise et tronquée de l'original américain), de décrire des événements "réels" dont il profite pour donner des exemples d'application pratique du Dharma. Comme il l'explique lui-même, à la fin du livre, les lettres sont romancées, laissant croire qu'elles sont écrites lors d'une seule et même tournée, alors qu'il s'inspire d'événements relatifs à plusieurs d'entre elles. Mais ne savons nous pas que la fiction est bien plus efficace pour représenter la réalité que de maladroites tentatives de la représenter directement (quatrième des propositions de Nishijima: la réalité est trop complexe pour être décrite, elle est ineffable).

Cela donne une série de textes courts (une dizaine de pages en général) qui se laissent lire avec facilité, et dont la verve et la sincérité émeuvent aisément, mais qui, comme je le disais, permettent de cadrer des leçons de Dharma de façon non barbante, son propos fictionnel étant justement d'en parler à quelqu'un qui, de son vivant ne s'y est jamais assez intéressé pour poser à Brad des questions sur le sujet, tout en sachant qu'il était là-dedans. Sa fiction étant donc que, enfin, en quelque sorte, Marky lui pose ces questions, et qu'il y répond. 

Ceux et celles qui me lisent savent que j'apprécie sa façon d'écrire depuis longtemps, et surtout de ne pas intellectualiser le Dharma comme tant d'autre le font, avec des résultats pratiques palas souvent à la hauteur. Là on a des applications directes et praticables pour tout le monde, par exemple l'équanimité que trop de gens confondent avec l'indifférence; la mort; la dépression; les services funèbres; l'incommunicabilité de l'éveil; du bouddhisme comme méthode pour arriver à la vérité; le non-soi (cette lettre-là en particulier mérite le détour); la prajñâ; la méditation et l'inutilité de recourir aux drogues pour arriver au résultat; les institutions et les rituels, et j'en passe. Chacun de ces thèmes est traité avec entrain, avec cet esprit caustique qui est si caractéristique de l'auteur (et qui surprend toujours les personnes qui le rencontrent en personne tant il est différent de l'impression qu'il donne à l'écrit), et avec une superbe pénétration.

Il faut dire que Brad Warner, contre toutes apparences, est un connaisseur très avancé de Dôgen qu'il a lu en japonais comme en anglais, et qui n'hésite jamais à consulter d'autres traducteurs que son maître pour établir ses textes, même si Nishijima reste une référence constante. Mais c'est aussi un pratiquant d'une rare sincérité, en conformité avec cette phrase de maître Dôgen,  赤心片 [sekishin henpen] qui veut dire "sincérité instant après instant".

Petites critiques, néanmoins: en français nous avons des accents, ce n'est pas comme l'anglais, et je trouve bête de ne pas les utiliser pour rendre les syllabes longues du japonais comme du sanscrit, ce qui peut toujours être utile pour qui cherche à en retrouver  les caractères comme la prononciation. Dôgen s'écrit avec un accent circonflexe parce que le Dô de Dôgen est long. D'ailleurs, en caractères syllabiques japonais, cela s'écrit do-u, pour rallonger la syllabe. 

De même, je déplore un rendu très approximatif des noms sanscrits, mis au féminin quand ils sont masculins et au masculin quand ils sont féminins. Sangha, contrairement à une légende entretenue par trop de gens, est, comme Bouddha et Dharma,  du genre masculin (des auteurs bouddhistes m'ont confié avoir constaté que des "correcteurs" avaient "corrigé" leur sangha au féminin, mais Tolkien avait eu, lui aussi ce genre de problèmes) et la prajñâ (l'accent grave en faisant foi) est du genre féminin.

Mais comme je le dis, ce sont des détails qui n'irritent que le pédant de mon genre, et ils ne déparent pas une production que je trouve splendide.

dimanche 16 août 2020

Le don, la gratuité, la générosité.

 En complément du précédent article, une petite bafouille sur le don.

Le don est la base de toute vie sociale. Une société ou tout serait systématiquement monnayé (tel que les néo-libéraux semblent vouloir nous la créer) serait tout simplement invivable. Don, contre don, reconnaissance, comme le fait observer J.C. Michéa sont indissociables de l'éthique sociale, mais tendent à se raréfier au fur et à mesure que l'on monte dans la hiérarchie de l'argent, tant le fait d'être riche donne l'impression d'entraîner de façon collatérale et presque systématique, la radinerie. 

Mais si cela est quelque chose que chacun peut aisément comprendre, il y a un petit détail que mon expérience personnelle m'a permis d'observer: c'est que donner peut se révéler relativement facile, tant cela apporte de valorisation sociale à la personne qui donne. C'est d'ailleurs ce qui peut rendre si odieuse la charité de certaines personnes, comme dans la chanson de Jacques Brel, "les Dames patronnesses" où l'une d'elle dit: "Ainsi j'ai dû rayer de ma liste, une pauvresse qui fréquentait un socialiste", ou les groupes religieux qui offrent une soupe populaire dans le but de recruter.

Mais recevoir! Je connais des personnes qui ont horreur de recevoir un cadeau, même si eux en font tout le temps. Or, cela et d'autres expériences plus douloureuses m'ont amené à constater qu'il faut, en fait, plus de générosité pour recevoir que pour donner.
Certes, il y a des cas où il vaut mieux refuser certains cadeaux empoisonnés, mais 

 

dans l'ensemble, si le cadeau ou le don est vraiment offert avec sincérité, j'observe qu'il faut plus de générosité pour l'accepter que pour le donner. 

Car recevoir un don implique la reconnaissance, l'obligation ("je suis votre obligé"), "merci" ("je suis à votre merci"), la grâce ("je vous en rends grâce). 

C'est même une des raisons pour lesquelles, dans le bouddhisme traditionnel, un moine ne remercie jamais les personnes qui lui font l'aumône de sa nourriture, car cela diminuerait le mérite de la personne qui fait le don. Un don qui est alors sans même la petite contrepartie de la démonstration de gratitude.

Faites-en vous-même l'expérience, la prochaine fois qu'on vous fera un cadeau. Essayez d'avoir de la gratitude, même si c'est une horreur achetée pour 2 euros que vous mettrez dans un placard pendant quelques années avant de pouvoir en disposer en toute sécurité.  Et essayez de voir cette gratitude comme de la générosité de votre part, et vous verrez comme tout change.

vendredi 7 août 2020

Mushotoku

無所得 [MUSHOTOKU] Nom, adjectif négatif 1. Ne pas avoir de revenu
Nom 2. état de non-attachement; défaut d'attachement; n'être en quête de rien; terme bouddhiste

Boshidharma, à peine arrivé en Chine, fut reçu par l'Empereur Wu des Liang, qui lui dit: "J'ai fait construire de nombreux temples, fait traduire de nombreux sûtras et encouragé le bouddhisme. Quels sont mes mérites?" La réponse de Bodhidharma ne se fit pas attendre: "Aucun mérite!"

J'ai déjà traité de ce sujet, mais je pense qu'on n'y revient jamais assez.
Dans le zen, on parle très fréquemment de "mushotoku" qui veut dire litéralement "sans idée de profit" et, dans ce contexte, "gratuit", ou "désintéressé".
J'ai déjà mentionné comment on dirait que, pour certains, utiliser le terme chinois permet de balayer le sens sous le tapis. Et pourtant, cette notion de désintéressement est essentielle. Certes, tout le temps on vous objecte qu'on ne va pas se lancer dans une chose aussi ardue que la Voie bouddhiste sans avoir un minimum de raison de le faire. Et c'est là qu'intervient la nuance. On peut avoir des raisons de faire quelque chose, mais il est préférable, pendant qu'on la fait, de ne pas penser à l'objectif.
Je redonne deux exemples. Le premier est celui du voyage en voiture avec des enfants qui demandent tout le temps (et qu'est-ce que ça peut taper sur les nerfs!!!)
"Quand est-ce qu'on arrive?"


On ne peut trop leur en vouloir, déjà qu'en raison de leur taille, ils ne voient pratiquement rien, et la monotonie dans ce cas est grande. Ces enfants qui geignent en permanence "Quand est-ce qu'on arrive?", on les a dans la tête, dès qu'on fait quelque chose qui demanderait un minimum de patience. Par exemple, la personne qui veut maigrir, et qui se pèse à toutes les heures pour voir si ça a marché.

Lorsqu'à 50 ans, je me suis résolu à entreprendre des exercices de yoga pour m'assouplir, je me suis dit qu'il le fallait, parce que la vieillesse étant ce qu'elle est, ma forme physique n'allait pas s'améliorer d'elle-même, bien au contraire. Pour moi, il s'agissait certes de préserver un minimum de qualité de vie physique. Mais j'ai immédiatement compris qu'il fallait les faire "mushotoku", c'est-à-dire sans espoir d'amélioration de ma souplesse, parce que sinon, ça allait être décourageant. Je les ai donc fait, (et je me suis imposé une routine où je les faisais -- où je les fais -- tous les jours) en ne me préoccupant pas des résultats, juste parce que je savais que, de toute façon, c'était la chose à faire. En même temps, je m'étais rappelé mon expérience où j'avais arrêté la cigarette en 1979, grâce à l'observation de mes échecs précédents et grâce à cette observation, en mettant au point des ruses me permettant d'échapper aux rechutes causées par ce que j'appelle "l'effet de la porte coincée"*

Dans tous les cas de figure, l'esprit de désintéressement est un outil efficace pour lutter contre le découragement qui survient nécessairement lorsque des efforts ne sont pas récompensés. Si on n'attendait aucune récompense au départ, on ne peut être déçu, c'est pourtant simple.

Mais l'aspect le plus désagréable ici, c'est lorsque les gens sont "intéressés". Il existe une expression équivalent en sino-japonais qui est 有所得 [USHOTOKU], U étant ici le verbe avoir, le tout voulant donc dire "avoir une idée de profit". En fait, on pourra observer qu'une personne qui ne fait les choses que par intérêt est presque constitutionnellement incapable d'imaginer qu'une autre personne puisse être désintéressée. Face à une personne agissant de façon désintéressée, elle interprétera l'action de cette personne selon ses catégories, et passera totalement à côté. Et de fait, lorsque, en 1973, j'ai croisé mon maître d'apprentissage, il se trouvait dans une situation professionnelle et économique difficile. Il ne parlait ni français ni anglais, il avait l'impression de perdre son temps à réparer des instruments sans intérêt, et était totalement dépendant de son associé pour le contact avec la clientèle. Je n'avais que 23 ans, et je me suis démené pour le faire déménager, lui ouvrir des contacts avec les professionnels de sa nouvelle ville, lui trouver un local adéquat à l'exercice de son travail, convaincu ma famille de lui prêter de l'argent. Bref, j'ai fait pour lui ce que je serais, encore aujourd'hui, totalement incapable de faire pour moi-même. Quoique mon père m'ait averti de ne pas me fier à lui, car, médecin, il était un bon juge des personnalités, je n'ai pas voulu écouter son admonition. Pour moi, ce que je faisais était un investissement, qui me serait rendu par l'apprentissage de la lutherie. Malheureusement, je ne savais pas, dans ma naïveté, qu'il faut prendre garde à aider une personne intéressée, car elle est très susceptible de trouver un moyen de ne pas payer ses dettes, ce qui ponctuellement arriva.

Mais cette expérience m'a permis de voir plus d'une autre fois ce comportement à l'oeuvre. On tend la main à une personne, et si cette personne est du genre à ne rien faire sans avoir une idée derrière la tête, elle va tout de suite imaginer qu'il y a une raison cachée à ce geste. Evidemment, on va être attristé de cette réaction, mais si on était vraiment désintéressé, on ne va pas en souffrir plus qu'il ne faut, puisque, de toute façon, on n'en attendait rien.

Mais si j'écris ceci, c'est pour mettre en garde. Les gens qui parlent de "confiance en soi" me font toujours un peu sourire, parce que je crois vraiment qu'on ne DOIT PAS avoir confiance en soi. Le "Soi" n'est pas du tout fiable. Ou comme l'écrivait Martin Veyron en titre d'une de ses BD, "L'Amour propre ne le reste jamais bien longtemps". Par contre, ce en quoi on peut avoir confiance, c'est en ce qu'on sait faire. C'est ce que disait Scott Ross dans une de ses dernières interviews: "Ce qu'on sait faire, il faut le faire". Quand on s'intéresse au "faire", plutôt qu'à "l'être", on n'a pas peur de se prendre des critiques. Au contraire, on les accepte (même si pas toujours de bon coeur), parce qu'elles nous permettent de progresser. Dans ces conditions, le "moi" devient vite secondaire. Mais si l'on veut arriver à bien vivre ce "mushotoku", alors il faut se méfier de soi, s'examiner sans complaisance et voir si on se comporte de façon intéressée. C'est à cette seule condition qu'on y arrivera. Car une personne intéressée qui, se mentant à elle-même, se fait croire qu'elle est désintéressée, est constitutionnellement incapable d'y arriver.

"Aucun mérite", parce que, dès qu'on réclame le prix de ses efforts, on n'a plus aucun mérite, ce n'était pas gratuit.


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*L'effet de la porte coincée, c'est lorsqu'on tente d'ouvrir une porte coincée par l'humidité ou un mouvement de la structure, avec pour effet que l'énergie investie pour obtenir le résultat (ouvrir la porte) nous entraîne dans son élan, dès que la porte cède et tend à nous faire tomber. J'ai observé que les efforts de volonté pure aboutissent souvent au même résultat, si l'on n'y prend garde, pouvant même entraîner certaines personnes au suicide.

mardi 28 juillet 2020

Corps et esprit

Je voudrais réagir à un commentaire:

Jean écrivait:

Observer globalement le corps/mental : comment naissent et meurent les sensations et les pensées, être dans une écoute sans intention, cela est la juste (non)méditation et il n'est pas obligatoire d'être assis pour cela. L'attention à la respiration en est simplement l'un des aspects.
La "concentration" sur la posture et le vide ou le retrait des sens (samadhi) sont des morceaux de sucre auxquels il est dangereux de s'attacher...

Méditer procure certes, une certaine énergie, mais en soi n'apporte pas la sagesse. Souvent, cela ne fait que renforcer l'égo de celui qui médite. Mais "qui" médite?


Je puis me tromper, mais il m'est impossible de m'empêcher de voir là une persistance de l'idée de séparation du corps et de l'esprit.
Je suis intimement convaincu, après mon maître, Nishijima rôshi, qu'il existe une lecture "erronée" du Satipatthana Sutta, qui consisterait à "contrôler" la respiration. Cela n'est pas écrit ainsi, la plupart du temps, mais juste insister sur une "concentration" tend à y conduire. Parce qu'une lecture attentive du sutta conduit à plutôt concevoir que ce que le Bouddha y décrit n'est pas différent de ce que nous, zénistes, enseignons, à l'effet qu'il s'agit d'observer. Pas se concentrer sur. Et de plus, cette observation doit rester passive. Et il ne s'agit pas QUE de la respiration, mais bien de l'ensemble du corps et de l'activité physique et mentale.

Mon maître enseignait d'observer le corps, et de porter l'attention sur lui. Lorsque je lui ai fait observer que la respiration fait partie du corps, et que le Satipatthanasutta parle d'observer, et pas de contrôler, il a acquiescé, en disant que cela montrait bien que ce qu'il enseigne est la même chose que ce que nous racontent les anciens textes sur l'enseignement du Bouddha. "Si je me concentre sur la respiration", écrivait quelqu'un, "j'ai tendance à m'affaisser, alors que si je redresse la posture, le petit singe de l'esprit se déchaîne". Il me paraît évident que ne se concentrer que sur la respiration va tendre à contrôler cette dernière, alors que le Satipatthana dit bien, "quand elle est rapide, je constate qu'elle est rapide, et quand elle est lente, je constate qu'elle est lente". Cela ne ressemble guère à une injonction de contrôle!
Par contre, si, quand on se rend compte qu'on s'est laissé emporter par "le singe", c'est-à-dire par la pensée discursive, à chaque fois on vérifie sa posture, cela va permettre un petit répit par rapport au vélo qui tourne dans la tête. Au début, ces interruptions seront courtes, et vite remplacées par le "vélo" (ou "le singe"). Mais avec l'expérience, ces périodes se feront plus longues, avec parfois des régressions, parce qu'il arrive à tout le monde d'avoir l'esprit énervé.
Mon appréciation ici, est que même si se concentrer sur la respiration évite de prêter attention au "singe", le fait même d'éviter de se confronter à lui fait qu'on n'apprend pas.

Quiconque a eu un jour un rhume ou la grippe ou n'importe quelle maladie sait bien que l'état du corps peut être préjudiciable à la pensée. Et que des humeurs par trop pessimistes peuvent entraîner des états de débilité. Le corps et l'esprit ne sont pas séparés, et ils sont bien une seule et même chose. Cette séparation est artificielle et intellectuelle, parce qu'elle présente des aspects pratiques au niveau du discours, mais ce n'est pas la réalité.

C'est aussi pour cela qu'il ne peut pas y avoir de "mauvais zazen" comme me l'avait un jour soutenu une personne (qui pensait que, ne pas arriver à faire le vide pendant la séance était signe que sa méditation était ratée). Même lorsqu'on passe toute la séance à ne pouvoir s'empêcher de partir sur des discours, des films ou des scénarios sans trêve et sans repos, cela reste valable.

Alors, pour revenir aux points soulevés par Jean, non, méditer n'apporte pas la sagesse. Quand on voit où en sont certaines personnes dont la pratique a commencé il y a presque cinquante ans, on s'en convainc aisément.
Oui, souvent elle renforce l'égo de celui/celle qui médite, parce que le paradoxe, c'est qu'on besoin de cet ego pour pouvoir arriver à comprendre qu'il n'est qu'une fiction (utile, certes mais fiction tout de même). Chercher à le détruire, comme j'ai si souvent entendu ne peut aboutir qu'au résultat paradoxal de le renforcer.
Non, il n'est pas obligatoire d'être assis pour cela, mais si on ne s'assoit jamais, on n'apprendra jamais à le faire sans être assis.
Et, enfin, oui, "La "concentration" sur la posture et le vide ou le retrait des sens (samadhi) sont des morceaux de sucre auxquels il est dangereux de s'attacher," parce que se "concentrer" sur la posture, sur le vide ou sur le samadhi n'est pas la pratique, même s'il est facile d'arriver à cette conclusion.

C'est pourquoi je préfère la leçon de maître Nishijima: on "fait".
On "fait zazen" et on s'entraîne à ne faire que cela pendant la période allouée. Lorsqu'on s'aperçoit qu'on s'est laissé distraire, on revient à ce qu'on était en train de faire (ce qui comporte une vérification de la posture et de la respiration mais ne s'y limite pas).
Cette prise de conscience de ce qu'on s'est laissé distraire peut venir de la tension dans les épaules (phénomène physiologique bien connu en corrélation avec la pensée discursive), voire un blocage dans le déroulé du fil du discours, ou une distration extérieure (bruit ou autre). A chaque fois, il faut profiter de l'occasion pour s'extraire de ce blabla intérieur et revenir à son action à l'instant présent, qui est de rester assis.

PS: pour ceux qui ne comprennent pas le sens de "pensée discursive", c'est que l'observation nous amène à voir que les pensées surgissent d'abord comme une entité complète, comme une sorte de toile d'araignée, de réseau, et que, dans l'étape suivante, on tente de transformer ce réseau en fil continu allant de A à B.