jeudi 9 janvier 2020

Paradoxe de l'attention

Ce matin, j'ai échangé avec un ami sur les problèmes de l'attention.

Il m'écrivait que plus on rabâche aux gens d'être attentifs, et moins ils ont tendance à l'être vraiment, et surtout naturellement. Ce qui fait qu'ils sont dans une sorte d'effort ou de crispation physique, un effort volontaire. L'injonction leur crispe le corps et l'esprit aussi. Ce qui amène un épuisement qui va porter les gens à arrêter la pratique, réduite à une pratique d'attention fermée.

Encore une fois, on voit les ravages de l'injonction. "Soyez spontané!" (de préférence sur le ton d'un adjudant en caserne). Et il est évident que cela ne peut pas fonctionner. Mon ami poursuivait en demandant: "Et si l'apprentissage de l'attention passait d'abord par l'observation simple, l'écoute simple? Et en fin de compte, ne pas chercher à être attentif.

Cela me paraît très juste. Un des plus anciens textes à donner une description de la pratique assise bouddhiste est le Satipatthanasutta, qui décrit comment le pratiquant se met dans une position d'observateur. Moi, je compare cela à la situation d'un spectateur au théâtre ou au cinéma, qui regarde et n'intervient pas. Euh... en principe. Mais qu'il braille toutes les sottises qu'il voudra, plus encore au cinéma qu'au théâtre, tout ce qu'il dira ne changera rien au déroulement du film. Il n'en reste pas moins que nombreux sont ceux et celles qui lisent ce texte distraitement et en tirent l'idée fausse qu'il enseigne de contrôler la respiration. Quand il dit clairement que le pratiquant observe ce qui se passe (comme au cinéma).

L'attention est un truc essentiel, mais qui consiste entre autres à choisir ses priorités. La conduite est un bon paradigme pour expliquer l'attention, parce que le manque de cette dernière peut facilement engendrer des catastrophes, pour soi ou pour les autres. Déjà, moi, je roule en moto, et il est essentiel à moto d'être en pleine attention, parce que notre vie est en danger permanent. Donc, les mêmes principes qu'en zazen doivent s'appliquer: poser le regard (on va là où on pose les yeux) avoir une posture confortable où la respiration est dégagée et facile, parce que l'attention est le cas d'école de l'unité du corps et de l'esprit. Il est bien plus difficile d'être attentif lorsqu'on a mal (en particulier si c'est mal de tête), si on a le souffle opressé, si le regard et l'ouie sont distraits. Ecouter de la musique en conduisant est distraisant (treize ans et demi au maximum). Regarder le paysage (en particulier sur une route de montagne est distrayant. Bref, l'attention repose sur des postures et des conditions physiques propices.

Un monsieur un jour me disait qu'il avait l'impression que sa méditation était foutue s'il n'arrivait pas à faire le vide. Je lui ai répété ce qu'enseignait Nishijima, qu'il n'y a pas de mauvais zazen, et quand il a fini par l'accepter, il m'a dit que sa méditation en était bien plus aisée.

Il y a dans l'attention une combinaison de laisser aller et de tension. C'est paradoxal, mais pour être attentif, il faut être détendu. Mais c'est encore une fois comme la parabole de la corde d'instrument de musique: un corde sonne à son meilleur en tension, un peu sous le point de rupture. C'est son élasticité qui lui permet de sonner, mais si on la tend trop, elle se rompt. Autrement dit, l'attention, c'est être en mesure de vibrer. Il ne faut pas que quoi que ce soit vienne l'étouffer.

mardi 17 décembre 2019

Les pièges de la voie: la soif de pouvoir

A la suite de l'article de Brad Warner, je voudrais disserter un peu sur un autre des pièges de la Voie que j'ai souvent rencontré, à commencer évidemment par moi-même.

Lorsqu'on a dû faire la plonge, des déménagements, les vendanges, des ménages, conduire des camions à livrer de la viande, et autres, la tentation est forte de vouloir s'affirmer au plan social. Je l'ai souvent dit, il y a deux catégories de personnes, celles qui n'ont pas confiance en elles, et celles qui n'ont pas confiance en elles. Pour les premières, ça se voit, leur insécurité est patente, voire revendiquée. Mais les autres jouent d'une gamme assez invraisemblable d'artifices pour la cacher, et paraissent souvent derrière une façade soit somptueuse de palais des mille et une nuits, soit celle d'une forteresse redoutable. Ce fut longtemps mon cas. Et, bien évidemment, lorsque je me suis engagé dans la Voie bouddhique, que j'ai commencé à observer à quel point mes expériences personnelles pourraient être utiles aux autres (dit sans prétention), j'ai lorgné sur le prestige d'un titre. J'ai vraiment souhaité rencontré un maître qui me donnerait l'approbation qui me conférerait le prestige pour qu'on m'écoute.

J'ai une certaine chance. La vaste érudition que je me trimballe depuis tout jeune, mon contact très précoce avec les textes de la littérature bouddhique, et toute une gamme d'expériences personnelles, plus ma naturelle tendance à l'isolement m'ont été utiles. Et lorsque, par surprise, Nishijima rôshi m'a annoncé qu'il voulait me donner cette transmission, j'ai eu effectivement un sursaut d'orgueil, dont je pourrai dire qu'il n'a guère duré. Car, de même que ma maîtrise d'histoire ne veut rien dire dans le monde du travail (y-compris l'Education Nationale), mon diplôme de maîtrise du zen ne veut rien dire non plus dans le monde du zen (ou du moins bien peu de chose). En fait, très rapidement, j'ai ressenti très exactement ce que maître Dôgen raconte lorsqu'il parle de son retour de Chine, avec rien dans les mains, mais la sensation d'un lourd fardeau sur les épaules.
Mais je m'égare.
Cette soif de pouvoir guette tout le monde. Tous les prétextes sont bons pour la justifier. On se dit qu'avec ce pouvoir, on pourra accomplir des choses qui nous sont impossibles ou du moins plus difficiles. Et si les circonstances s'y prêtent, par exemple une institution bien complexe et puissante, ce pouvoir pourrait bien devenir très réel.
Et une cause de chute.
Le pouvoir nous enchaîne autant qu'il nous donne des moyens. Le pouvoir surtout nous corrompt si nous n'y prenons garde. Parce qu'il nous met dans une situation dissymétrique, il est facile d'en abuser. Mais même si on a la force morale, la discipline personnelle et les garde-fous appropriés, il représente alors un danger, non pour nous, mais pour ceux qui nous admirent et nous envient, ainsi que l'a bien observé Brad Warner.
La soif de pouvoir est un obstacle parce que, tant qu'on l'a, il y a des choses en nous que nous ne pourrons pas regarder en face. Dont cette insécurité fondamentale qui est notre lot à tous est causée par un malentendu, qui est à la base de la méthode bouddhique. Elle est causée par l'illusion que nous avons d'être. J'entends évidemment par là, l'idée d'être de façon autonome, indépendante de tout le reste. Alors que notre "être" est en réalité mouvement, changement perpétuel. Une construction permanente qui se bâtit étage par étage avec certains étages qui sont parfois bâtis de bric et de broc.
Lorsqu'on remplace cette attention à l' "être" par une attention au "faire", déjà les choses sont plus simples.
Si on insiste sur l'être, toute critique à notre égard devient une agression à cet "être".
Si on insiste sur le faire, toute critique devient une aide à l'apprentissage permanent qu'est notre vie.

Et la quête du pouvoir nous empêche d'accomplir cette mutation.

Dans le Zen, on utilise souvent une expression, tirée du Sûtra du Coeur, qui est mushotoku et veut dire sans intention, sans objectif. Maître Dôgen dans les quatre vertus du bodhisattva, mentionne d'abord le don gratuit. Cette notion de gratuité est fondamentale. Un des pires obstacles qui attend les personnes qui désirent se muscler, maigrir ou autres choses qui nécessitent un travail à long terme, est la notion d'objectif. Quand on a pris du poids, on ne l'a pas fait du jour au lendemain: cela s'est étalé sur des semaines et des mois. Il paraîtrait logique d'étaler le processus contraire de la même façon. Mais si on va tous les jours se peser sur la balance pour voir s'il y a eu un progrès, on ne verra pas de progrès et c'est décourageant. Les gens qui font de longs voyages en voiture avec les enfants savent aussi de quoi il s'agit. certes, il y a un but, et un itinéraire programmé. Mais les enfants, qui en plus ne peuvent guère profiter du paysage parce que cela ne les intéresse pas et qu'ils ne peuvent le voir, de toute façon, demandent toujours: "Papa, quand est-ce qu'on arrive?" Le voyage leur est particulièrement long et ennuyant.
Se donner un objectif, va. Y penser tout le temps, y revenir tout le temps ne fait que créer de l'insatisfaction. Or en quoi consiste la méthode bouddhique? A mettre fin à l'insatisfaction. On voit donc qu'il y a un schisme.

Il faut laisser tomber les idées de pouvoir.

samedi 14 décembre 2019

Comment de bons enseignants peuvent pourrir

Je vous reproduis ici un article de Brad Warner.


Comment de bons maîtres spirituels deviennent mauvais

Published by Brad on December 13, 2019 | Leave a response

Ce qui suit est fondé sur la transcription d'une vidéo que j'ai faite il y a un moment. Je l'ai beaucoup révisée pour que cela ressemble d'avantage à un texte écrit.

Je veux parler de la façon dont de bons maîtres spirituels se gâtent. C'est un sujet très intéressant pour moi.

Dans le monde de la spiritualité commerciale, il y a des gens qui ne sont réellement que des escrocs. Ils n'ont rien à offrir. Ils n'ont pas la moindre pénétration sur rien. Ils se sont juste prévalus d'un bon jeu de tchatche et de dons d'acteur pour fourguer de la mauvaise spiritualité. Ce sont des charlatans qui savent très bien que ce qu'ils vendent ne vaut absolument rien. Ces types ne m'intéressent guère.

Il existe un phénomène très différent qui m'intéresse bien davantage. Je vois des gens qui me paraissent avoir, probablement, fait une expérience très profonde qu'on pourrait appeler éveil ou kenshô ou satori ou peu importe ce que leur tradition appelle cette sorte d'expérience. Autrement dit, ils ne sont pas bidon. Parfois, il leur est arrivé quelque chose d'authentique. Peu importe ce que ce quelque chose ait pu être. Mais ils ne l'inventent pas ni ne font semblant. Pour eux, c'était réel.

Et pourtant, ils ont fini par passer d'une personne ayant quelque chose d'authentique et précieux à offrir, à n'être qu'une sorte de pirate commercial qui n'a pas grand chose d'autre à offrir que son propre agrandissement. Et ceux-là finissent souvent par s'écraser en flammes de façon spectaculaire.

Et souvent je me demande, comment cela s'est-il produit?

Je pense avoir une perspective unique sur ce qui a pu se produire. Et cela parce que je me situe à une sorte de bizarre niveau moyen par rapport à ça. J'ai plusieurs livres qui attendent sur des étagères chez Barnes & Noble partout aux USA, qu'on n'achète pas parce qu'ils sont sur les étagères les plus basses et à cause de leurs couvertures bizarres. Bon, il arrive que quelqu'un en achète un. Et comme ça se produit juste assez souvent, j'ai un "nom" dans le business de la spiritualité. Je suis juste assez connu pour pouvoir faire de ça mon principal travail. Je n'ai pas à travailler pour Manpower comme je l'ai fait un temps. Quand j'ai perdu mon job chez Tsuburaya Productions en 2009, j'ai pu continuer cette carrière d'auteur de livres bouddhistes et je m'en suis tiré.

Je crois que ce qui serait naturel pour la plupart des gens dans ma situation serait de porter ça au niveau supérieur. On m'incite toujours à le faire. il y en a qui ont un intérêt réel à ce que je le fasse. La plupart sont de bonnes personnes, qui croient sincèrement en ma variété bizarre de bouddhisme zen. Elles croient que c'est précieux. Et j'apprécie beaucoup ces personnes.

Je reçois beaucoup de conseils tout le temps sur la façon de "faire croître ma marque." Il y en a qui veulent m'expliquer comment vendre plus de livres, avoir plus de vues sur mes vidéos, être publié dans plus de magazines, passer à la télé, voire être interviewé par Oprah Winfrey! J'écoute toujours, mais je suis rarement ce genre de conseils.

Je suis toujours réticent à passer au "niveau supérieur." D'une manière, j'ai constamment bougé en termes de reconnaissance publique de qui je suis et de ce que je fais. Mais ce progrès a été lent. En plus, je me tends toujours à me mettre en retrait. Parfois, quand j'ai l'impression de devenir trop populaire, je fais des trucs pour ralentir ce progrès. Ceux d'entre vous qui détestent mes positions politiques pourront être intéressés de savoir que je prends parfois délibérément des positions dont je sais qu'elles vont être détestées de ceux qui se prétendent être "dans la spiritualité." Je le fais pour écarter une partie des gens qui pourraient vouloir m'essayer parce que je suis la saveur de la semqaine à leur centre zen local ou quelque chose comme ça. C'est terrible pour ma "marque," mais c'est bon pour ma vraie vie.

La raison pour laquelle je ne suis pas très intéressé à grimper à l'échelle du succès de maître spirituel, c'est qu'à chaque fois qu'on passe au niveau supérieur, il faut compter avec une certaine proportion de compromis. Chaque nouveau niveau implique de plus en plus de compromis. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais j'ai quelques théories.

Par exemple, imaginons quelqu'un qui commence un peu comme moi. il a une vraie pratique spirituelle qu'il mène en privé depuis longtemps. Il a fait quelques expériences mentales époustouflantes de par elle. Il a eu des pénétrations que pas tout le monde n'a. Il a quelque chose à offrir. Donc, il publie un livre.

Le livre paru, il commence à acquérir de la notoriété. Il passe dans quelques magazines. Lorsqu'il donne une conférence sur son livre, des gens y assistent. Donc il fait ce qui s'ensuit logiquement, ce que font les personnes dans sa situation, il monte un centre où des gens peuvent apprendre auprès de lui.

Mais ce qui se passe, c'est que le centre a des factures à payer. Il faut allumer la lumière et avoir l'eau courante, et tout ça. Et comme le centre a des factures à payer, le type en charge doit trouver moyen de mettre des fesses sur les sièges, d'avoir des gens qui viennent et qui font des dons. Comment mettre des fesses sur les sièges? Eh bien, une des façons, c'est d'amplifier le message un peu pour vous assurer que des gens continuent à venir et à contribuer. C'est aussi une bonne chose que de commencer à jouer le rôle, avec le costume. Les gens s'ont des attentes par rapport à ce dont une personne douée au plan spirituel doit ressembler et parler. Lorsqu'on fait ça, il y a plus de personnes qui contribuent davantage de sous.

Comme ces personnes continuent à contribuer, le centre prend de l'importance. Comme il prend de l'importance, le type en charge a davantage de responsabilités. Bientôt, il y en a d'autres que lui à salarier, parce que c'est trop pour une seule personne à gérer. Donc, ce n'est plus que le type qui a écrit le livre qui doit être payé, mais aussi toutes ces personnes qui travaillent pour le type qui a écrit le livre. Et avant peu, le centre et les opérations qui l'entourent ont encore pris de l'importance. Maintenant on a des gens qui travaillent pour les gens qui travaillent pour le type qui a écrit le livre, et il faut les payer aussi.

Si ça continue, notre type qui a eu une expérience spirituelle authentique et a écrit un joli livre dessus finit avec une espèce de monstre qu'il faut continuer à nourrir. Et la question du comment le nourrir devient la préoccupation numéro un de sa vie. Il n'a plus le temps d'être spirituel. Qui a le temps pour ça? Quelles qu'aient été les pénétrations qui l'ont amené là, elles n'ont plus d'importance. Mais il faut qu'il continue à faire semblant d'être le même qu'il y a dix ans quand il avait écrit ce livre, ou il y a vingt ans quand il avait eu la pénétration spirituelle sur laquelle il l'a écrit. Mais il n'est plus du tout ce type. Il n'est ni un humble moine ou un chercheur spirituel qui tente de se connecter avec quelque chose de plus grand qu'il y a en nous tous. Il est devenu un PDG.

Donc, même en étant parti avec les meilleures intentions d'apporter au monde ce truc spirituel qu'il a découvert, il a fini avec ce monstre qu'il lui faut entretenir et un tas de bouches affamées à nourrir. Entretenir le monstre a pris le dessus dans sa vie, et il ne peut plus rien faire d'autre.
Il y a peu, j'ai lu un livre intitulé Infinite Tuesday par Michael Nesmith. Michael Nesmith fut l'un des Monkees — un group pop des années '60 créé exprès pour la télé et qui, pendant un temps, a vraiment eu de l'importance. Un jour avant, ils n'étaient que des gamins normaux dans la jeune vingtaine, qui passaient une audition pour ce spectacle télé, et en un mois, ils étaient devenus des superstars. Nesmith est désormais dans la septantaine et le livre raconte sa vie, et comment tout ce truc s'est passé pour lui. Une des choses intéressantes qu'il en dit est ce qu'il appelle la "psychose de la célébrité." C'est ce qui s'est passé quand il a commencé à être célèbre en tant que l'un des Monkees. Il n'avait alors que 24 ans.

Il y dit qu'on se rend compte, lorsqu'on est dans cette position, qu'on a d'un coup beaucoup de pouvoir qu'on n'avait pas auparavant. Il ajoute que c'est assez intéressant de voir ce qu'on peut faire avec ce pouvoir. Mais qu'on ne comprend pas vraiment où ça mène. Et que lorsqu'on est dans cette position, on est l'objet de beaucoup d'adulation.

Ça m'arrive tout le temps. Pas au degré vécu par Michael Nesmith, mais cela arrive aux célébrités spirituelles autant qu'aux pop stars. Et la montée vers la gloire peut se révéler tout aussi soudaine et déstabilisante. A chaque jour j'ouvre mon courriel et je me fais louanger. Cela pourrait sembler sympa. Et ce l'est d'une certaine manière, mais c'est aussi très bizarre. J'ai l'impression de ne pas savoir de qui ils font l'éloge. Ils ne louangent pas le mec qui est assis là à lire ses courriels. Je me sens déconnecté de ce type. c'est pas moi. Je ne m'identifie pas avec lui. C'est de quelqu'un d'autre qu'ils parlent.

Mais on peut s'y faire. Il y de vraiment bonnes personnes qui s'y font et se mettent à s'identifier à cette personne dont ils lisent les louanges. Elles se disent que c'est leur truc et qu'elles sont dignes de cette adulation. Si ça vous arrive, vous vous mettrez inévitablement à commettre de sérieuses erreurs dans vos rapports sociaux. J'ai fait quelques erreurs dans mes rapports sociaux, ça, c'est sûr! Je pense que je m'en suis tiré, mais de justesse.

Lorsque je vois certains des scandales qui ont surgi dans le monde des célébrités spirituelles, je peux parfaitement comprendre comment ils sont arrivés. mes vices ne sont peut-être pas les mêmes que ceux dans lesquels vous avez vu certaines de ces personnes se vautrer, mais j'ai vu à quel point il est facile d'être tenté de prendre ce qui est librement offert par toutes ces personnes qui vous aiment tant. Plus on se laisse prendre à cette adulation, plus on commet d'erreurs. Et ces erreurs ne vont aller qu'en empirant si on les laisse faire.

Une autre des choses intéressantes qui arrivent, je pense, c'est qu'on se rend toujours compte qu'on part de travers. Mais ce n'est pas tout le monde qui peut l'admettre, même à soi-même. Et ces personnes pensent très souvent que trop de gens dépendent d'eux pour qu'ils puissent partir, même quand ils voient que partir serait la meilleure chose à faire. Ma théorie préférée veut que, lorsque cela en arrive là, ils sont nombreux à tenter de se saboter eux-mêmes. Ils tentent de se suicider en quelque sorte, ou du moins d'assassiner cette caricature d'eux mêmes en laquelle croient leurs admirateurs .

C'est parce que c'est un tel fardeau, de maintenir cette image de sainteté, alors qu'ils savent bien qu'elle est fausse. L'image de sainteté n'est pas juste fausse pour eux, en passant. Personne n'est en mesure d'être à la hauteur de l'image que certaines célébrités spirituelles cultivent pour elles-mêmes, ou qu'on a projetée sur eux, ce n'est pas possible. Donc, elles tentent de la saboter, par exemple en ayant une aventure avec une étudiante ou avec plusieurs, ou en repoussant les limites d'une autre manière. Le sexe est habituellement en cause, car c'est la chose qui paraît réussir à tout coup lorsqu'on veut que les gens cessent de croire que tu es un saint.

Je ne crois pas que cela se produise consciemment, dans la plupart des cas. Mais, quelque part derrière leur tête, les gens qui sont dans cette situation bizarre d'être une célébrité spirituelle savent que faire ce genre de choses est assuré de détruire leur carrière. Et c'est ce qu'ils veulent en secret. Ils veulent en finir. Et leur seule façon de se libérer de cette image de sainteté, c'est de la détruire.
C'est pas terrible comme stratégie. Quand ça se produit, bien des personnes en sont blessées. Mais je pense vraiment que, lorsque les choses s'emballent, pour certaines personnes, c'est la seule façon.

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lundi 18 novembre 2019

Ego et égoïsme

C'est une vieille rengaine des groupes bouddhistes (donc pas exclusivement zen) de tenter de faire taire les autres en leur objectant leur "ego".

Je pense qu'on a tort d'utiliser une terminologie freudienne dans le Zen. Le mot "ego" finit par être servi à toutes les sauces sans que jamais personne ne s'inquiète de ce que cela recouvre. C'est-à-dire l'orgueil, l'arrogance, la prétention et l'égoïsme et surtout, l'insécurité, pour les côtés négatifs, et la personnalité et l'affirmation de soi pour le côté positif.
Là je vois tout de suite les froncements de sourcil par rapport à "l'affirmation de soi" aspect positif. Mais il est intéressant de lire dans le Dhammapada, un très ancien recueil de dits du Bouddha, qui dit, au chapitre sur le Moi: "Si l'on sait que le Moi est cher [à soi-même], l'on doit bien protéger le Moi. Pendant chacune des trois veilles, le sage doit rester vigilant."
En fait, le paradoxe, c'est que seules les personnes qui ont une personnalité bien construite sont en mesure d'admettre que leur Moi n'est pas autonome, capable de vivre et d'exister en isolation par rapport au reste de l'Univers.
Je dis souvent de façon un peu provoc qu'il y a deux sortes de personnes: celles qui n'ont pas confiance en elles, et celles qui n'ont pas confiance en elles. Chez ces dernières, c'est clair et manifeste, elles-mêmes le disent et ne le savent que trop. Pour les premières, c'est moins visible. Elles le cachent derrière les façades somptueuses de palais imposants, ou derrière les murailles abruptes et rébarbatives de forteresses en apparence imprenables. Avec toujours la crainte que les autres voient ce qui se cachent derrière: leur profonde insécurité.
Un maître français (Kengan Robert) faisait un jour observer qu'il est inutile d'avoir confiance en soi. Ce qu'il faut, c'est avoir confiance en ce qu'on fait!
En fait, c'est cette insécurité qui pousse les personnes à sur-réagir lorsqu'on leur fait une critique ou qu'on leur demande un effort pour quelque chose dont ils croient que cela ne les concerne pas. Lorsqu'on oriente plutôt sa confiance vers le "faire" plutôt que sur "l'être," les choses deviennent tout de suite plus simples. Une critique n'est plus une attaque contre cette chose branlante et bancale qu'est la construction de notre "être," nous donnant ainsi l'impression que la moindre atteinte à l'un des morceaux du bric-à-brac que nous sommes risquerait de faire tout s'écrouler, mais juste la possibilité d'améliorer notre "faire", ce que nous faisons, donc, et de le faire mieux et à moindre frais.
Il y a un dicton du Sud-Ouest qui dit qu' "on ne peut pas chier partout et se plaindre de marcher dans la merde". C'est une illustration un peu crue de la loi de causalité. Si nous voulons vivre dans un environnement agréable, il nous faut le créer. El les manifestations de l'orgueil, de l'arrogance, de la prétention et de l'égoïsme ne peuvent pas nous créer un environnement agréable, parce qu'elles suscitent chez les autres la même chose.
Evidemment, c'est cette insécurité qui est à l'origine de notre inconfort, et pour cela, elle mérite bien qu'on l'étudie. Dôgen dit bien, "Apprendre la vérité du Bouddhisme, c'est s'apprendre soi-même. S'apprendre soi-même, c'est s'oublier soi-même. S'oublier soi-même, c'est être expérimenté par les 10 000 dharmas. Etre expérimenté par les 10 000 dharmas, c'est laisser tomber son propre corps-et-esprit et le corps-et-esprit du monde extérieur." *
La pratique comporte donc effectivement un travail psychologique sur soi-même. Alors, pourquoi bannir l'usage du mot ego? D'abord à cause de l'observation: trop de personnes s'en servent pour faire taire les autres. C'est toujours l'ego de l'autre qui pose problème. Le mot devient alors un outil de pouvoir. Et il me semble qu'utiliser un mot un peu ésotérique (peu de gens se rendent compte qu'il s'agit, à la base, du mot latin pour "je") permet bien plus facilement d'évacuer la réalité à laquelle il se réfère. Il vaut donc mieux utiliser directement les mots orgueil, prétention, arrogance ou égoïsme.
En gros, on pourrait dire que ego (je) est une sorte de fiction grammaticale, qui sert à indiquer, dans le récit, qui parle. Il n'existe que parce qu'existent aussi tu, il, elle, et leurs valeurs plurielles.
Notre insécurité vient, elle d'un malentendu. Nous avons tous en nous, à des degrés divers, une sensation de manque qui nous angoisse. Je pense que cette sensation de manque est une erreur d'appréciation.
C'est Kurt Gödel qui avait formulé le théorème qui porte son nom et qui dit:
„Jedes hinreichend mächtige, rekursiv aufzählbare formale System ist entweder widersprüchlich oder unvollständig.“
Autrement dit, "Tout système formel suffisamment puissant et récursivement énumérable est contradictoire ou incomplet." Ce qui veut dire qu'il est capable de formuler des propositions indécidables.
Ce théorème est dit "d'incomplétude" parce qu'il (pour simplifier) dit qu'un système sans manque est un système qui ne peut pas fonctionner ou de façon très limitée. C'est comme dans le jeu de taquet, où il y a une case qui manque et qui permet de bouger les autres. Si le système était complet, on ne pourrait rien bouger.
Le manque, le vide, l'espace est ce qui nous permet d'agir, de bouger, de vivre. Il nous faut donc apprendre à le voir de cette manière, parce que tant que nous le verrons comme un manque, qu'il faudrait remplir, nous allons nous fourvoyer.
La langue est un système formel, et elle rend possible de formuler des propositions indécidables.
La vie est un système formel et elle rend possible de formuler des propositions indécidables.

Ce qu'a enseigné le Bouddha, c'est que le désir humain de compter sur une nature de soi permanente et inhérente (ne pas mourir ni disparaître à jamais après la mort) était, en fin de compte, futile et insatisfaisant.
Autrement dit, dans cette pratique, le non-soi, c'est se retenir de s'identifieraux choses qu'on croit faire partie de soi, ou lui appartenant. On admet donc que ces choses ne sont pas soi, ce qui nous permet enfin de nous soulager de nos obsessions, de nos insatisfaction et de notre souffrance.

mardi 12 novembre 2019

Catholicisme 'zombie'

Un des pièges les plus sournois qui nous guettent est le "catholicisme zombie" tel que formulé par Emmanuel Todd.
Les gens, même non-pratiquants, voire non-baptisés [il y a, pour les protestants, les juifs et les musulmans, des différences, mais la problématique reste grosso-modo la même] continuent à être inconsciemment influencés par les aspects culturels d'une religion dont ils ne se réclament pas/plus. Et ce, par un détail en particulier, qui est l'exclusivisme: "Hors de l'Eglise, point de salut!"
Le monothéisme, en effet, entraîne automatiquement l'intolérance, car, s'il n'y a qu'un dieu, il ne peut (!) y avoir qu'une seule manière de lui rendre hommage, évidemment!
Ceci peut paraître caricatural, mais les dégâts sont bien réels. C'est pourquoi il est si important pour les pratiquants de la Voie de se pencher sur leurs origines culturelles, de les regarder bien en face, et de faire la paix avec elles, en en faisant l'inventaire, pour voir ce qui doit être gardé, et ce qui doit être rejeté. Sans cette démarche, on en arrive facilement à des absurdités comme celle que je vais vous raconter.

Un maître zen, descendant de Kôdô Sawaki à la cinquième génération (et une vraie transmission, de personne vivante à personne vivante, pas un truc fantasmé!) s'installe dans une ville où existe déjà un dojo zen affilié à une grande association. Le dirigeant de ce dojo rencontre un jour un maître dans une autre tradition (plutôt hindouïste) avec lequel la communication intime de coeur à coeur se fait, et il décide d'abandonner le Zen. Son départ déclenche automatiquement la course à l'échalotte et le complexe d'Iznogoud s'en donne à coeur-joie. A la suite de ces dissensions, certains membres décident d'aller voir chez l'autre lignée zen, tout naturellement.
Et, comme dans toutes les lignées zen [au Japon, chaque temple a ses idiosyncrasies qui font que les conventions et cérémonies sont souvent un peu différentes de l'un à l'autre], il y a des façons de faire qui diffèrent. Il n'existe pas un modèle pré-établi et immuable comme dans l'Eglise Catholique.
C'est ainsi que certains de ces transfuges ont pu avoir l'arrogance de dire à ce maître que "Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire!"

Une telle attitude est totalement antinomique de la Voie. Pour moi elle est assez inacceptable car elle démontre un manque de respect terrible. Et lorsqu'on parle de 初心 [shoshin] "l'Esprit du débutant", ce n'est pas une vaine expression. L'esprit du débutant, c'est celui de quelqu'un qui est totalement déstabilisé par un nouvel environnement, qui cherche avidement à en acquérir les codes et à y fonctionner efficacement. Cette déstabilisation est essentielle pour ouvrir les yeux, tant nous avons tendance à ne jamais voir ce que nous ne nous attendons pas à voir. Un débutant, lui, sait qu'il doit apprendre à "voir" et cela aiguise sa curiosité.
Mais trop de personnes recherchent avant tout une stabilité de leur environnement, avant même de l'avoir développée en eux. L'esprit du débutant, c'est arriver en terrain inconnu, et devoir s'adapter, parfois très vite. Si le débutant voit quelque chose qui cloche, il le signale plus volontiers, mais trop souvent se fait aussitôt rabattre le caquet avec des "C'est la tradition" ou autres sottises, et c'est ainsi qu'il perd rapidement son "esprit du débutant".

Le catholicisme est, de façon sociologique, une doctrine autoritaire, où l'on doit croire sans poser de questions, et obéir sans objections. Si l'on a trop intégré ce fonctionnement, on risque de le reproduire inconsciemment, même dans un contexte qui est, nominalement non-autoritaire et où l'on DOIT se poser des questions. Le catholicisme n'est évidemment pas que ça, et, à titre personnel, je l'ai trop longtemps idiotement haï, parce que je n'en voyais que les effets pervers, que je ne connaissais que trop. Divers événements, rencontres et contacts m'ont amené à le regarder avec plus de sérénité. Et c'est ainsi que, progressivement, j'ai pris conscience qu'un rejet trop brutal, trop excessif était mauvais et contre-productif. Par exemple, le fait que le Christianisme ait réussi, tout au long du Moyen-Age, à supprimer l'esclavage, qui a fait son retour avec la réhabilitation de l'Antiquité païenne. Le fait qu'à l'impulsion de Bernard de Clervaux (fondateur de l'ordre cistercien), le statut de la femme ait été dans nos pays européens élevé de façon considérable, la femme ayant, jusqu'à la Révolution, des droits sociaux et civils presque égaux à celles d'aujourd'hui [rayés d'un trait de plume par Napoléon dans le code civil]. Il y a plein de détails qu'un historien impartial doit voir, avant de condamner quoi que ce soit, même si des choses condamnables, on peut en trouver sans peine. Mais savoir voir ces aspects positifs permet d'acquérir une certaine tranquillité et de comprendre pourquoi les aspects négatifs justifient tout à fait leur abandon.
Mais cet abandon est absolument nécessaire. Car permettre à ces aspects négatifs de survivre de façon subreptice dans l'apprentissage de la Voie, c'est s'exposer à ce qu'on peut trop souvent observer: des structures autoritaires, des personnes qui intiment aux autres d'obéir sans réfléchir, et qui tentent d'empêcher les autres de s'interroger sur des choses qui leur paraissent ne pas aller. C'est laisser l'ivresse du pouvoir s'emparer des esprits et négliger tout l'aspect de responsabilité qui va avec la liberté que nous sommes censés chercher.
Dans les Quatre Voeux Impossibles, il y a "Innombrables sont les Portes du Dharma, [mais] je fais voeu de les étudier toutes". Cela veut bien dire ce que cela veut dire. Acceptons qu'il y ait d'autres Portes du Dharma que la nôtre, y-compris à l'intérieur même de notre école Sôtô, et cessons d'aspirer à une uniformité qui serait de toute façon contre-productive.

vendredi 1 novembre 2019

Vouloir le bonheur des salopards

Quelqu'un m'écrit :

> "Comme personne ne désire la moindre souffrance et n'a jamais assez de bonheur, il n y a pas de différence entre moi et les autres :
> alors, accordez moi de me réjouir du bonheur d autrui."
> du plaisir des " salopards et de la souffrance de leurs victimes. ??????
> Ici je ne peux accepter, c la 1ère fois que je suis en 'opposition' à la méthode.......


Ce serait admettre que le "plaisir des salopards et de la souffrance de leurs victimes." serait une réalité. Je crois fondamentalement en la loi des causes et des conséquences, dite "loi du karma".

Les salopards qui font souffrir leurs victimes, je les classe parmi la catégorie des "démons" [cf. Les "Six Catégories d'être": les dieux qui vivent une vie d'abondance matérielle (par ex.: Johnny), les titans qui sont assoiffés de pouvoir (par ex.: Sarkozy), les humains, les animaux qui ne pensent qu'à satisfaire leurs besoins biologiques, les démons qui ne peuvent admettre que les autres ne souffrent pas autant qu'eux (par ex.: les pervers narcissiques), les fantômes affamés qui baignent dans un lac d'abondance mais qui ne peuvent en profiter (par ex.: les hommes d'affaires)]. Le plaisir des démons à faire souffrir les autres en est un qui est bien amer. Je pense qu'il relève de la pathologie. Pour ma part, lorsque je parle de bienveillance envers les salopards, je ne parle pas de bienveillance envers leurs méfaits, mais envers l'être humain qui sommeille en eux et qui, s'il se réveillait, non seulement leur apporterait un soulagement à leur souffrance et un "meilleur-être", mais nous libérerait aussi de leur sottise.

Lorsque je vois un connard fini comme ce musicien de mes connaissances qui, en bon pervers narcissique, a tout fait pour rendre son ex-compagne folle, mais dont je sais par incidence que personne ne veut plus travailler avec lui, et qui sait si bien faire une bonne figure à la Iago pour pouvoir, mine de rien, détruire Othello, je sais aussi qu'il va se retrouver bien seul avec le temps. Je n'ai pas de temps à perdre avec des gens comme lui, mais je ne puis que souhaiter qu'un miracle se produise (ce n'est jamais tout à fait impossible) et qu'il puisse voir où le mène sa perversion. Il est probable qu'il mourra avec, mais on ne sait jamais, il y a eu des cas où une telle personne a eu une épiphanie et a décidé de se prendre en mains pour changer cela.

Ces gens font le mal parce qu'ils s'imaginent pouvoir s'en tirer. D'ailleurs, tous les malfaiteurs ont cette attitude mentale. Et, évidemment, la plupart ne font pas le mal par plaisir d'emmerder les autres, mais juste parce qu'ils considèrent leur intérêt personnel avant et en dépit de celui des autres. Ils oublient que, comme on dit dans le Sud-Ouest, "si on cague partout, il ne faut pas s'étonner de marcher dans la merde". Et le retour de bâton est toujours inévitable. Evidemment, si on ne se prend le retour de bâton que cinquante ou soixante ans après, on a du mal à faire le lien. Mais ce n'est pas parce qu'on ignore quel il est que ce lien n'existe pas.

Les pervers font le mal autour d'eux comme un chat blessé va te mordre et te griffer si tu cherches à l'aider. Bref, je ne crois pas au bonheur des pervers. Ils éprouvent certes une petite jouissance malsaine à faire souffrir. Peut-on pour autant qualifier cela de "bonheur"? J'ai pour ma part beaucoup creusé le sujet avant de me rendre compte que le bonheur ne peut en aucun cas être assimilé à une éjaculation ou à une ivresse. Je me souviens de cette connaissance qui, originaire du Mans, picolait d'abondance. Je le voyais régulièrement ivre, et je comprenais à ses réflexions que quand il faisait la fête il était heureux, et que la fête, c'était boire, donc boire= heureux, au point qu'un jour sa compagne et mère de sa fille ait fini par le jeter. Fort heureusement pour lui, cela lui fit un choc qui l'amena à s'amender. Sans naturellement que cela répare sa relation avec elle.

En fait le bonheur est une collection de moments, une capacité à éviter les oscillations excessives de l'euphorie et de la dépression, une capacité à goûter l'amertume de l'existence. Le problème c'est qu'on le voie en opposé symétrique du malheur qui, lorsqu'il surgit peut être assez total, infernal et, semble-t-il sur le coup, éternel. Quand on est en enfer, c'est toujours pour l'éternité, même si cela ne dure qu'une journée. Il n'y a pas de Youkali.

Vouloir du bien aux cons, c'est juste espérer qu'ils le deviennent un peu moins. Vouloir le bien des salopards, c'est juste espérer qu'ils le deviennent un peu moins.

C'est presque au bout du monde
Ma barque vagabonde
Errante au gré de l'onde
M'y conduisit un jour
L'île est toute petite
Mais la fée qui l'habite
Gentiment nous invite
A en faire le tour

Youkali, c'est le pays de nos désirs
Youkali, c'est le bonheur, c'est le plaisir
Youkali, c'est la terre où l'on quitte tous les soucis
C'est, dans notre nuit, comme une éclaircie
L'étoile qu'on suit, c'est Youkali
Youkali, c’est le respect de tous les voeux échangés
Youkali, c’est le pays des beaux amours partagés
C’est l’espérance qui est au cœur de tous les humains
La délivrance que nous attendons tous pour demain
Youkali, c’est le pays de nos désirs
Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir
Mais c’est un rêve, une folie
Il n’y a pas de Youkali

Et la vie nous entraîne
Lassante, quotidienne
Mais la pauvre âme humaine
Cherchant partout l'oubli
A pour quitter la terre
Su trouver le mystère
Où nos rêves se terrent
En quelque Youkali....

Youkali, c'est le pays de nos désirs
Youkali, c'est le bonheur, c'est le plaisir
Youkali, c'est la terre où l'on quitte tous les soucis
C'est, dans notre nuit, comme une éclaircie
L'étoile qu'on suit, c'est Youkali
Youkali, c’est le respect de tous les voeux échangés
Youkali, c’est le pays des beaux amours partagés
C’est l’espérance qui est au cœur de tous les humains
La délivrance que nous attendons tous pour demain
Youkali, c’est le pays de nos désirs
Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir
Mais c’est un rêve, une folie
Il n’y a pas de Youkali

(Paroles de Roger Fernay)

vendredi 25 octobre 2019

Parler en "termes"

Dans le Zen, on aime bien à "parler en termes," comme on dit au Québec. (Prononcer "tarmes").
Ego, mushotoku, ku, etc.

Je trouve que l'usage de ces termes techniques peut parfois entraîner des équivoques, et ce pour plusieurs raisons.
La première est que le Zen vient se plaquer (en France) sur un contexte de "catholicisme zombie" pour reprendre l'expression d'Emmanuel Todd. Il entend par là des gens qui ne pratiquent plus, ou ne l'ont jamais fait, voire même ne sont même pas catholiques de religion. Mais le catholicisme est au coeur de la civilisation française, même et surtout dans les luttes pour se libérer de son emprise. Il ne peut pas ne pas avoir une influence sur nos vies.
Deshimaru et Nishijima ont toujours dit que pratiquer zazen se suffisait à soi-même, et je pense qu'ainsi ils commettaient une erreur. Dans leur cas, ils étaient japonais, donc imprégnés de culture bouddhique, et il était logique que la pratique de zazen fasse remonter à la surface, à leur insu, les éléments de philosophie bouddhique dont ils étaient déjà imprégnés.
Si l'on fait faire la même chose à des Français, il est logique que ce qui remontera à la surface à leur insu, ce sont les éléments philosophiques dont ils ont été imprégnés culturellement. Il me semble donc que, pour pouvoir passer à autre chose, il faille déjà faire les comptes, et la paix, avec ces données culturelles "zombies" sinon, elles vont nous reprendre sans que nous en ayons conscience.

Et certains de ces éléments sont encore plus larges que le catholicisme. Essentiellement, les trois principales religions françaises sont monothéistes, ce qui entend la notion de l'exclusivité. On ne peut pas être "un peu" juif et "un peu" catholique, ni catholique et protestant, pas plus qu'aucun autre de ces mélanges. La caractéristique de l'exclusivité se résume bien dans l'expression catholique "Hors de l'Eglise, point de salut." Car ces religions se basent sur la foi aveugle, la foi qui intègre même l'absurdité (le credo quia absurdum d'Augustin d'Hippone) et qui requiert donc de ne jamais se poser de questions.
Or introduire ce genre d'attitudes de façon subreptice dans le Bouddhisme qui lui, requiert de se poser des questions et d'agir pour en trouver les réponses revient à en pervertir d'emblée le fonctionnement. Ce d'autant que les valeurs inconscientes qui sont le plus souvent ainsi passées ne sont pas nécessairement les meilleures: j'ai mentionné l'exclusivisme (et son corollaire, l'intolérance), mais il y a aussi l'obsession sexuelle, l'autoritarisme, et surtout l'instinct grégaire.
Mon observation étant que, si l'on veut éviter cela, il faut faire les comptes avec son passé. J'ai été très tôt rebelle à l'autoritarisme et cela n'a pas peu contribué à ma désaffection pour le catholicisme d'abord, le christianisme dans son ensemble ensuite, et les religions monothéistes dans la foulée. Pendant longtemps j'ai voulu croire que ces systèmes n'avaient que du mauvais, et je me suis donc comporté comme un anticlérical forcené. Ce n'est que plus tard que j'ai compris que tout n'est pas blanc ou noir, là comme ailleurs, et qu'il fallait, en toute honnêteté faire aussi un bilan de ce que cela nous a apporté de bien. Et c'est cet exercice qui m'en a libéré. Lorsqu'on sait les choses, lorsqu'on connaît la source de tel ou tel réflexe qui nous vient en automatique, il est bien plus facile de soit l'abandonner s'il le mérite, soit de le réformer s'il a des aspects positifs, soit de l'intégrer s'il est positif dans son ensemble.
Par exemple, j'ai bien dû observer la part déterminante dans l'élévation du statut de la femme jouée par Bernard de Clairvaux, au XII° siècle. Même si ce statut a connu une régression importante et catastrophique avec la Révolution Française et la Grande Dictature Militaire, de 1799 à 1815, et qu'elles n'ont retrouvé tous leurs droits qu'en 1973, il est important de reconnaître cette avancée au catholicisme. De même l'Inquisition, qui a si mauvaise presse (et l'a sans doute mérité, à force) était au départ une énorme avancée sociale, remplaçant la torture des suspects par une enquête (d'où le nom). Je ne donne que ces deux exemples, ce n'est pas vraiment mon sujet.

C'est pourquoi je voudrais examiner certains termes et expressions courantes dans le Zen (et parfois dans toutes les branches du bouddhisme, dans l'espoir d'entraîner une révision et une prise de conscience sur le sens profond de ces termes. Une phrase d'Albert Camus (souvent un peu déformée), publiée en 1944 dans Poésie '44, Sur une philosophie de l'expression, dit que "mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur du monde." Et le Sûtra du Lanka, que Bodhidharma est réputé avoir transmis à son disciple Eka, dit clairement que "les mots ne sont que des symboles qui peuvent, et ne peuvent pas, exprimer clairement et pleinement le sens voulu; et de plus, on peut les comprendre de façon très différente de ce qu'entendait dire qui les a prononcés. Les mots ne sont ni différents, ni non-différents du sens et ce dernier se trouve dans la même relation par rapport à eux."

Nous examinerons donc, dans les numéros suivants ces mots et expressions, en espérant clarifier les concepts et l'usage qu'on doit en faire.