samedi 14 mars 2020

Par Brad Warner: La triste histoire de comment mon maître ne m'a pas vu.

The Sad Tale of How My Zen Teacher Failed to See Me [http://hardcorezen.info/the-sad-tale-of-how-my-zen-teacher-failed-to-see-me/6707]
Published by Brad on March 11, 2020


"Je veux étudier la doctrine du non-soi. Mais d'abord, je veux que vous écoutiez toute mon histoire personnelle."

C'est ce que j'ai dit (plus ou moins) à tous mes maîtres zen. Ils m'ont poliment écouté parler, parler, parler de ma vie. Parfois peut-être, ils acquiesçaient de la tête, ou disaient: "Ah bon?" ou "Quel dommage!" une fois de temps à autre. A l'époque, je ne comprenais pas qu'ils attendaient que je la ferme pour qu'enfin soit possible une interaction.

Mais j'étais bien trop occupé à parler de moi-même pour que cela puisse arriver.

Je me rappelle encore certaines des pensées qui me venaient quand je pratiquais avec Nishijima rôshi. Je ressortais d'une conversation insatisfaisante avec lui, et me disais: "Ah, un vieux Japonais, il est impossible qu'il comprenne ce qui m'arrive. Les gens de son âge n'ont aucune idée de combien les temps ont pu changer. En plus, il ne saura jamais ce que c'est qu'être un travailleur étranger au Japon, et tout ce qu'il faut que je supporte." Et ainsi de suite, et ainsi de suite.

Bref, mon ego était froissé parce que mon maître n'était pas arrivé à reconnaître que j'étais quelqu'un de de spécial. Je voulais qu'il me voie. Je voulais être reconnu. Mais il refusait, et cela me mettait hors de moi. Et c'était de sa faute si j'étais en colère. S'il m'avait mieux traité, je n'aurais pas été si fâché. Bon, qu'il aille se faire voir!

J'étais bien trop solitaire pour pouvoir me joindre à d'autres personnes comme moi pour me plaindre de la façon dont mon maitre avait rejeté mes besoins. Il n'y avait pas Internet pour trouver des gens qui m'auraient validé mon sentiment.

A l'époque, c'était dur — solitaire, aussi. Mais en rétrospective, je pense qu'il valait mieux. Parce que si j'avais pu trouver quelqu'un pour me conforter, je ne suis pas sûr que j'aurais fait le point sur moi-même et me serais demandé si, peut-être, le problème n'était pas moi.

Aujourd'hui, j'ai échangé les positions. C'est moi, maintenant, qui suis assis à écouter des gens radoter sur eux-mêmes — à quémander une validation personnelle sans comprendre ce qu'ils sont en train de faire, à me supplier de faire l'exact contraire de ce pour quoi ils sont venus me voir.

Certains se fâchent quand je manque à les voir correctement. Ils passent parfois leur colère directement sur moi. OU parfois sur les média sociaux en écoutant ceux de leurs folloeurs qui leur confirment qu'ils ont raison de penser ce qu'ils pensent de moi. Fort heureusement, il est rare que je voie ça, mais cela arrive. Et quand je vois ça, ça m'agace toujours un peu. Mais encore une fois, ce sentiment d'agacement n'est que mon propre égo froissé, comme j'ai froissé le leur. D'autre part, je sais ce que c'est, j'ai déjà été à leur place.

Nishijima Roshi, comme la plupart des Japonais, ne parlait guère de sa vie personnelle. En fait, et en tant que Japonais, et en tant que personne zen, cette “intersection” (comme disent les jeunes aujourd'hui) le rendait encore plus discret sur sa vie personnelle que la plupart des Japonais. Mais en le fréquentant, j'ai ramassé des miettes et des indices.

Il avait trois ou quatre petits totems sur une de ses étagères. On aurait dit des pierres tombales japonaises miniatures. Un jour je lui ai posé la question, et il m'a dit que c'était pour les enfants qu'il avait perdu. Pour autant que je sache, il n'a jamais eu qu'une seule fille. Il n'a jamais rien dit de plus sur ces autres enfants.

Il avait été conscrit dans l'Armée Impériale japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. Il avait dû avoir peur pour sa vie, lorsqu'ils l'avaient appelé. Deux ans plus tard, il fut l'un des chanceux à être revenus. Il revint pour trouver son pays essentiellement rasé, en partie irradié.

Combien de ses amis et de sa famille étaient morts dans cette guerre? Il ne l'a jamais dit. Nous les Américains adorons partager nos histoires de bien moins comment nous nous débrouillons avec le stress post-traumatique que sur ce que nous avons vu et enduré. Je sais que c'est le cas, parce que je l'ai fait. En fait, je l'ai fait avec lui.

Quand je repense à ces petits totems sur son étagère, je repense à tout cela. Et je me rappelle ces pensées comme quoi il était impossible qu'il comprenne ce que j'avais traversé. J'ai profondément honte.

Après quoi, j'ai cessé d'essayer de l'amener à me comprendre. A la place, j'ai essayé de voir ce qu'il voyait. Il avait presque 50 ans, l'année de ma naissance. Le monde entier était devenu fou furieux quand il avait l'âge de mes pires tourments à tenter de trouver un boulot et de gérer mes problèmes de relations sociales. Oh, et de regarder lentement mourir ma mère d'une maladie générique que j'avais 50% de risque d'hériter, quelques années plus tard. Je vivais avec ça aussi.

Et pourtant, en dépit de toutes les choses que mon maître avait vues, et auxquelles il avait survécu, il n'a jamais joué le jeu d'essayer de hiérarchiser nos souffrances sur une sorte d'échelle. Il aurait pu m'arrêter net au cours de n'impohttp://hardcorezen1.dogensanghalosan.netdna-cdn.com/wp-content/uploads/2020/03/CanYouSeeMe.jpgrte laquelle de mes diatribes et me raconter de ses mésaventures qui auraient fait paraître mes malheurs faibles et triviaux en comparaison. Mais non, jamais.

C'est ainsi que j'ai appris qu'on ne peut pas comparer la souffrance. Pour une personne qui souffre la pire expérience de sa vie, cette souffrance est réelle. Même si, pour moi, ce qu'ils vivent n'a l'air de rien. De plus, ce que les gens vous racontent de leur souffrance n'est souvent qu'un abrégé d'un paquet d'autres choses qu'ils ne vous disent jamais — et qu'ils ne pourraient peut-être même pas raconter eux-mêmes. Je ne saurai jamais vraiment la profondeur de la souffrance d'autrui, peu importe ce qui l'occasionne.

C'est pourquoi je n'essaie pas de mesurer la souffrance de personne d'autre. Ça, plus un entendement qui point en moi depuis plusieurs décennies — la souffrance de chaque individu est aussi la mienne, en fait.
Brad Warner: La triste histoire de comment mon maître ne m'a pas vu. CanYouSeeMe
Assis en zazen, en silence, dans des temples à la chaleur étouffante, ou sur des planchers congelés, j'observais les parties de mon histoire personnelle de souffrance se présenter d'elles-mêmes. Parfois sous la forme d'un fouillis kaléidoscopique. Que des formes et des couleurs informes, en mutation devant moi. Parfois claires comme du cristal. Des incidents que j'avais enfouis. Des mots que j'aurais dû dhttp://hardcorezen1.dogensanghalosan.netdna-cdn.com/wp-content/uploads/2020/03/CanYouSeeMe.jpgire. Des choses que j'aurais dû faire. Les mots que j'aurais dû ne jamais dire. Des choses dont je n'aurais même pas dû penser de faire, mais que j'avais faites quand même.

Et pourtant, mon maître n'a jamais montré grand intérêt pour rien de tout ça. Au lieu de le critiquer dans ma tête pour ne m'avoir pas vu comme je voulais qu'il me voie, je me suis mis à me demander pourquoi diable n'était-il jamais intéressé. Parce que je pouvais voir qu'il m'avait profondément à coeur, et qu'il se souciait de moi. Mais comment pouvait-il se soucier de moi s'il ne connaissait pas mon histoire? Pourquoi se soucier de quelqu'un qu'il connaissait si peu?

Et pourquoi me souciais-je de lui alors qu'il n'a jamais partagé le moindre détail de sa vie personnelle avec moi? Quelle sorte de relation était-ce là? Cela ne ressemblait à aucune des autres relations que j'avais connues.

Qu'est-ce donc que nous partagions?

La réponse était stupidement évidente.

Nous nous étions tous deux donnés à cette étrange pratique de nous asseoir très, très immobiles en permettant à la vie de se présenter elle-même. Peu de gens sont désireux de faire cela. En particulier quand il s'agit de passer des années à ce qui, pour les gens ordinaires, paraîtrait la chose la plus inutile au monde. Ce que c'est, évidemment.

Il devait chérir quiconque partageait ce profond intérêt dans une chose aussi peu commune. C'est peut-être là que je pouvais le croiser.

Quand j'ai essayé de l'y rencontrer, c'est là que tout a changé.

mercredi 26 février 2020

Suite des questions à maître Nishijima

16. Où serez vous dans 100 ans?

Il n'en faudra pas tant, mais quand je mourrai dans quelques années, tout deviendra rien moi compris, et je reposerai à jamais.

17. Comment pouvons-nous nous comprendre nous-mêmes?

Je crois qu'il nous est impossible de nous comprendre nous-mêmes.

18. Que pouvons-nous comprendre avec des mots, et que ne pouvons-nous pas comprendre avec des mots?

Nous pouvons tout comprendre, mais en même temps, notre entendement ne peut jamais toucher la réalité.

19. Est-il possible d'enseigner le Zen?
Il nous est possible d'enseigner Zazen, mais il faut que chacun pratique Zazen par soi-même.

20. Zazen a-t-il un but?

Il y a un but à zazen. Le but de zazen est de pratiquer zazen.

21. D'où venons-nous, pourquoi sommes-nous là, et où allons-nous?

Je crois que ce genre de question est probablement bien au delà des capacités de l'esprit humain.

22. Comment abandonner la gloire et le profit?

Quand notre système nerveux autonome est équilibré, il nous paraît ennuyeux de rechercher la gloire et le profit, et on trouve des objectifs bien plus intéressants à poursuivre, telle est la Vérité.

23. Pourriez-vous m'en dire davantage sur la ville de Mandchourie où vous étiez pendant la guerre et ce que vous y avez vécu? Comment s'appelait cette ville?

On l'appelait Songo en japonais à l'époque, et il s'agissait du district nord-ouest de la Mandchourie, près de l'Amour. Ce n'était qu'une ville de garnison pour l'armée japonaise. Mais à l'époque, fort heureusement, il n'y avait pas de combats dans cette zone, et nous ne faisions que la garder.

24. Pourriez-vous m'en dire davantage sur ce que fut pour vous de rentrer au Japon après la guerre?

En juin 1945, on mt is just the happiest condition to practice Zazen itself'a ordonné de me rendre à Himeji, au Japon, pour garder le Japon-même, et j'ai donc traversé la côte est de la Corée dans des situations assez dangereuses, et j'ai vu la fin de la guerre à Himeji, au Japon.

25. Comment Zazen peut-il nous aider à être heureux?

La pratique de zazen elle-même est juste la condition la plus heureuse.

26. Comment pratiquer zazen dans nos tâches quotidiennes?

Après avoir déménagé dans ma nouvelle résidence, où j'habite maintenant, je me suis mis à cuisiner moi-même, et j'ai découvert le fait très clair que même ma cuisine quotidienne est aussi caractéristique des actes; elle peut donc être, elle aussi, une sorte d'effort bouddhique, évidemment, même si je pratique zazen deux fois par jour tous les jours.

27. Qu'est-ce que la vérité?

La réalité est la vérité. L'Univers est donc lui aussi la vérité.

28. Quelles sont vos citations préférées du Shôbôgenzô, et pourquoi?

Par exemple, “Cela est juste, d'instant en instant, l'esprit rouge, sur lequel nous nous appuyons uniquement.” (Shôbôgenzô livre 1, P. 305. L. 6.) L'esprit rouge suggère un esprit sincère, et c'est là une description de la vie quotidienne de maître Dôgen.

29. Comment un maître zen peut-il aider un étudiant?

Un enseignant bouddhiste peut aider son étudiant en enseignant la philosophie bouddhique, en guidant sa vie quotidienne, en pratiquant zazen avec lui, et lui transmettant le Dharma bouddhiste.

30. Dans votre vie, avez-vous constaté que zazen fonctionnait en pratique?

Je me suis un peu amélioré.

Avec mes meilleurs voeux Gudo Wafu Nishijima

mardi 25 février 2020

Suite des questions à maître Nishijima

11. Quel est le meilleur zazen et le pire zazen?

Il n'y a pas de meilleur, ou de pire zazen. Ce qui est différent de Zazen est erroné, et ce qui est juste Zazen est Zazen.

12. Qu'est-ce que l'éternel?

L'éternité n'est qu'une idée humaine, mais le fait à l'instant présent est éternel, parce qu'il doit être enregistré comme fait à l'instant présent, et ne peut plus jamais être effacé.

13. Quel est le sens du "Bodaisatta Shishobo" de maître Dôgen? Pourriez-vous commenter ces quatres principes des relations sociales d'un bodhisattva?

Le chapitre 45 du Shôbôgenzô s'appelle “BODAISATTA-SHISHOBO, ou quatre éléments des relations sociales d'un bodhisattva.”

Ce sont "D'abord, il y a le don gratuit. Ensuite il y a la parole aimable. En troisième, le comportement secourable. En quatrième la coopération."

1) Don gratuit: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, il nous est impossible d'être radin, et si quelque chose ne nous est pas nécessaire, il n'y a alors aucune raison de refuser de le donner à autrui.

2) Parole aimable: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, il nous est très naturel d'être poli envers autrui, et si les autres reçoivent notre courtoisie, ils peuvent être heureux.

3) Comportement secourable: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, nous sommes heureux d'aider les autres, et si les autres reçoivent notre aimable secours, ils en seront très heureux.

4) Coopération: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, nous sommes toujours prêts à coopérer sur notre lieu de travail, et ce que nous voulons accomplir le sera bien plus vite.

14. Qu'est ce à dire que la vie n'est qu'une respiration?

Notre vie existe toujours seulement à l'instant présent, et la durée de l'instant présent est toujours le temps le plus court, et en fait, penser l'instant présent est bien plus court que notre unique respiration. On peut donc dire que notre vie est toujours plus courte que la durée de notre respiration.

15. Quand doit-on enfreindre les préceptes?

On ne devrait jamais enfreindre les préceptes, du tout, mais parfois, il est impossible d'éviter une erreur. Mais ne vous tracassez pas d'avoir enfreit les préceptes bouddhistes. Car il vous est absolument impossible de revenir dans le passé pour corriger vos erreurs. Donc, le mieux qu'on puisse faire, c'est de jeter vos erreurs à la poubelle du passé, et de faire de votre mieux à l'instant présent.
(Suite des questions à maître Nishijima)

5. Qu'est-ce que l'intuition?

L'intuition est une capacité mentale, dont la fonction est de tirer une conclusion qui transcende les considérations mentales et les perceptions sensorielles. Lorsque le système nerveux sympathique est le plus fort, les considérations intellectuelles fonctionnent bien, et lorsque le parasympathique est le plus fort, ce sont les perceptions sensorielles qui fonctionnent bien, mais lorsque le système nerveux autonome est en équilibre, la capacité d'intuition fonctionne directement.

6. Quelle est notre véritable nature originelle?

En général, il nous est impossible de connaître notre véritable nature originelle, parce qu'elle n'est qu'un simple fait à l'instant présent, ce pour quoi il nous est habituellement impossible de la saisir à l'instant présent.

7. Qu'est-ce que la Nature-de-Bouddha?

Au chapitre 22 du Shôbôgenzô intitulé “Bussho, ou la Nature-de-Bouddha,” maître Dôgen la décrit comme suit. (Livre 2, P. 14, L. 13.)
“Si vous voulez connaître cette nature de bouddha, vous devriez savoir que c'est juste les causes et les circonstances en temps réel."
Par conséquent, la nature de bouddha n'existe jamais dans le passé, et n'existe jamais dans le futur, mais elle n'existe qu'à l'instant présent. Donc, on peut penser que la nature de bouddha est la réalité juste à l'instant présent.

8. Que sont le paradis et l'enfer?

Le paradis est une supposition humaine et l'enfer est lui aussi une supposition humaine. Mais lorsque notre système nerveux autonome est équilibré, c'est juste le paradis, et lorsqu'il ne l'est pas, c'est juste l'enfer.

9. Qu'est-ce que la vie et la mort?

Quand notre coeur s'arrête et qu'il ne bouge plus, l'état s'appelle la mort, et lorsqu'il bat sans s'arrêter, cela s'appelle la vie.

10. Quel est le sens de l'idée bouddhiste de vacuité?

Le sens véritable de la vacuité dans le Bouddhisme a souvent été compris de travers comme néant, ou vide. Mais si nous avons compris que le Bouddhisme est une philosophie réaliste, il nous est alors impossible de comprendre la vacuité ainsi. Dans le Bouddhisme, la vacuité est juste "tel que c'est". Une tasse est une tasse. Une tasse n'est jamais davantage qu'une tasse, et n'est jamais moins qu'une tasse.

dimanche 23 février 2020

Trente questions à maître Nishijima (première fournée)

On m'a demandé de publier les 30 questions.

Les voici (par groupes de cinq):

1. Qu'est-ce qu'on obtient en Zazen?

Ce qu'on obtient en Zazen, c'est l'équilibre du système nerveux autonome. Dans le Shôbôgenzô Bendôwa on trouve l'expression “Jijuyo Zanmai,” que maître Dôgen donne comme critère de Zazen. Et elle se sépare en deux mots: l'un étant Jiju et l'autre Jiyo, Jijuyo étant donc une combinaison de Jiju et de Jiyo. Jiju signifie nous recevoir nous-mêmes, et Jiyo, nous utiliser nous-mêmes. Par conséquent, on peut interpréter ainsi: Jiju suggère la fonction du système nerveux parasympathique, et Jiyo suggère celle du sympathique. Et de surcroît, Zanmai signifie l'état d'équilibre du système nerveux autonome. C'est ainsi qu'on peut comprendre que Jijuyo Zanmai n'est autre que l'état d'équilibre du système nerveux autonome, que nous enseignent la psychologie et la physiologie contemporaines.

2. Que sont les "fleurs dans l'espace de maître Dôgen”?

Les "fleurs dans l'espace” est le titre du 43° chapitre du Shôbôgenzô, et maître Dôgen y explique que, même si le Bouddhisme soutient que les considérations intellectuelles et les perceptions sensorielles concrètes sont toutes irréelles, maître Dôgen soutient en même temps que les considérations intellectuelles sont la thèse, que les perceptions sensorielles sont l'antithèse, toutes deux utiles et nécessaires, parce qu'au moyen de ces critères fondamentaux, on peut comprendre la réalité sur la base de la pensée dialectique en utilisant la philosophie de l'action en tant que synthèse.

3. Que veut dire la Transmission du Dharma ?
Le 16° chapitre du Shôbôgenzô est intitulé "le Certificat de Transmission." Maître Dôgen y décrit la cérémonie de transmission du Dharma. Donc, la "transmission" décrit la transmission du Dharma, et le Dharma est la réalité bouddhique, l'Univers, un acte réel à l'instant présent et la Réalité elle-même. On peut donc interpréter cela dans le sens où la "Transmission du Dharma” consiste à donner un certificat de réalisation du Dharma d'un maître bouddhiste à son disciple mature.

4. Qu'est-ce qu'un maître zen?

Je suppose que les mots "maître zen" sont la traduction des mots japonais "Zen Ji." Zen est commun aux deux langues, et Shi signifie un enseignant. Donc, un maître zen est un enseignant de zazen. Mais je pense que nous devons faire attention en pensant zen. Parce que, dans le Bouddhisme, nous trouvons parfois ce fait étrange que le mot zen sert souvent pour représenter un aspect spécial d'un truc mystique. Dans ces variétés de Bouddhisme, on utilise le mot zen pour représenter une espèce d'entité mystique mais puissante. Mais je me demande s'il existe vraiment une telle entité mystique dans le Bouddhisme. Et maître Dôgen déteste si fortement cette sorte de mysticisme qu'il écrit, dans le Shôbôgenzô, son opinion comme suit: Livre 3, P. 88, L 12.)
“Les gens qui n'apprennent pas cette vérité en pratique parlent vainement, et à tort et à travers. Ils nomment vainement le trésor de l'oeil du vrai dharma et l'esprit fin du nirvâna qui ont été authentiquement transmis par les patriarches bouddhistes "l'école zen"; ils nomment le maître ancestral le "patriarche zen"; ils nomment les pratiquants des "étudiants zen"; et certains d'entre eux se nomment eux-mêmes "l'école zen": ce sont tous des tiges et des feuilles enracinées dans une vue distordue. Ceux qui s'appellent vainement du nom d'"école zen", qui, du passé jusqu'à présent, n'a jamais existé en Inde à l'occident, ni sur les terres orientales, sont des démons qui cherchent à détruire la vérité du Bouddha. Ce sont les ennemis des patriarches bouddhistes.
Par conséquent, faisons attention à l'usage du mot "Zen".

5. Qu'est-ce que l'intuition?

L'intuition est une capacité mentale, dont la fonction est de tirer une conclusion qui transcende les considérations mentales et les perceptions sensorielles. Lorsque le système nerveux sympathique est le plus fort, les considérations intellectuelles fonctionnent bien, et lorsque le parasympathique est le plus fort, ce sont les perceptions sensorielles qui fonctionnent bien, mais lorsque le système nerveux autonome est en équilibre, la capacité d'intuition fonctionne directement.

samedi 22 février 2020

Les quatre vertus d'un bodhisattva

Il y a quelques années (en 2006), maître Nishijima nous a envoyé à tous ses disciples copie d'un échange qu'il avait eu avec Gustav Ericsson, en Suède. Cet échange consistait en trente questions d'Ericsson auxquelles répondait Nishijima.

Je vous fais part ici de la treizième question:

13. Quel est le sens du "Bodaisatta Shishobo" de maître Dôgen? Pourriez-vous commenter ces quatres principes des relations sociales d'un bodhisattva?

Maître Nishijima répond:

Le chapitre 45 du Shôbôgenzô s'appelle “BODAISATTA-SHISHOBO, ou quatre éléments des relations sociales d'un bodhisattva.”

Ce sont "D'abord, il y a le don gratuit. Ensuite il y a la parole aimable. En troisième, le comportement secourable. En quatrième la coopération."

1) Don gratuit: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, il nous est impossible d'être radin, et si quelque chose ne nous est pas nécessaire, il n'y a alors aucune raison de refuser de le donner à autrui.

2) Parole aimable: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, il nous est très naturel d'être poli envers autrui, et si les autres reçoivent notre courtoisie, ils peuvent être heureux.

3) Comportement secourable: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, nous sommes heureux d'aider les autres, et si les autres reçoivent notre aimable secours, ils en seront très heureux.

4) Coopération: Quand notre système nerveux autonome est équilibré, nous sommes toujours prêts à coopérer sur notre lieu de travail, et ce que nous voulons accomplir le sera bien plus vite.

J'ajoute (pour des raisons que certains lecteurs comprendront) celle-ci:

15. Quand doit-on enfreindre les préceptes?

On ne devrait jamais enfreindre les préceptes, du tout, mais parfois, il est impossible d'éviter une erreur. Mais ne vous tracassez pas d'avoir enfreit les préceptes bouddhistes. Car il vous est absolument impossible de revenir dans le passé pour corriger vos erreurs. Donc, le mieux qu'on puisse faire, c'est de jeter vos erreurs à la poubelle du passé, et de faire de votre mieux à l'instant présent.

vendredi 31 janvier 2020

Transmission du Dharma

J'ai passé quelques jours en Tchéquie, la semaine dernière, en compagnie de mon "grand-frère" de Dharma, Mike Luetchford, qui a commencé à étudier avec Nishijima en 1977, au Japon, et qui reste pour moi une référence incontournable. En effet, autant je suis érudit et bavard, tout à fait capable de me disperser dans toutes les directions, avec lui, je suis toujours assuré d'être ramené dare-dare à notre sujet. Autant dire qu'il ne m'a jamais ménagé.

Bref, nous en sommes venus à évoquer les possibilités de l'imposture dans le Zen. Cette discipline a toujours été un terrain fertile pour les impostures en tout genre, car le manque même de définition qui en est la caractéristique, rend extrêmement faciles les impostures. Maître Dôgen déjà, au XIII° siècle, dénonçait la possibilité que certains s'érigent en gourous juste en arguant d'un dessin ou d'un poème que leur aurait remis un maître, et c'est bien pour cela qu'il insiste tellement sur la transmission "i shin den shin," d'un coeur à l'autre, d'une personne à l'autre. Encore de nos jours, la majorité des maîtres français ont, en gros et sans préjudice de leur qualité réelle en tant qu'enseignants, "acheté" leur transmission. En effet, aller au Japon rencontrer le maître d'un temple qu'on connaît à peine et qui va donner sa transmission pour le prestige d'avoir un "disciple" étranger, qui va recevoir un "cadeau" parfois important, plus les frais d'adhésion à la Sôtôshû, etc., le tout arrivant facilement à des sommes dépassant les 10000 euros, ne peut en aucun cas être qualifié d'une transmission "isshin denshin." Il suffit d'avoir les moyens.

Maître Brad Warner, un autre de mes "frères de Dharma" et mon autre référence nishijimienne, disait dans une vidéo qu'il a publiée sur le sujet: "Un jour, Nishijima m’a arrêté après une de ses conférences hebdomadaires au YMBA de l’Université de Tokyo, et m’a dit qu’il voulait me donner la Transmission. Moi, ma réaction a été: “De quoi diable parlez-vous? Vous savez, c’est à moi que vous parlez, le type qui travaille pour la boîte qui fait Ultraman, je fais partie d’un groupe de musique punk, et vous voulez me transmettre à moi?” Après, il en a parlé à son premier maître, à l'Université de Kent, dans l'Ohio, qui lui a dit les mots qui lui sont restés imprimés: “Il y a tout un tas de trouducs qui ont la transmission, et tu ferais mieux que ces personnes.” En entendant ça, il s'est dit, “OK, je puis peut-être faire ça.” Il est donc retourné au Japon, et ils ont fait la cérémonie. Il ajoute:
"Mais c’était une reconnaissance de quelque chose, d’une compréhension entre nous. Si je dis ça, c’est parce que je lui ai demandé, environ un an ou deux après la cérémonie: “Pourquoi diable m’avez-vous donné le Shiho?” Parce que je me l’étais toujours demandé depuis, et il m’a répondu: “Parce que vous me comprenez complètement.” Ce que j’ai trouvé étrange, parce que je ne pensais absolument pas le comprendre complètement. Il y avait plein de trucs que je ne comprenais pas chez lui, ni sa relation avec sa famille, ni sa relation avec la compagnie pour laquelle il travaillait; il avait des attitudes bizarres par rapport à des choses qui me laissaient un peu mystifié, et sous tous ces trucs personnels très spécifiques, il lui semblait qu’il y avait un courant souterrain de compréhension."

Il y a évidemment, en dehors de ce type de transmission, toutes les sortes: les transmissions achetées, de celle déjà mentionnée où on part pour le Japon rencontrer le maître d'un temple à celles d'intérêt, où on donne la transmission à quelqu'un qui va renvoyer l'ascenseur en favorisant les contacts avec des personnes qui comptent, dans les milieux de l'édition, par exemple. Il y a les transmissions où on la donne parce qu'on a eu de la sympathie pour quelqu'un mais où on peut éventuellement s'être trompé parce que cela aura déchaîné les passions égotiques de la personne. C'est pourquoi je pense avec Brad et Mike que la transmission, quoiqu'elle ne serve pas à grand-chose pour les gens sincères, est assez précieuse pour qu'on ne la jette pas à tous vents juste pour élargir son cercle d'influence.

Aujourd'hui, après près de vingt ans d'efforts de certaines personnes, le nom de maître Nishijima est assez connu en France et en Grande-Bretagne pour être devenu un accessoire de prestige. Des personnes se réclament de sa lignée sans rien transmettre (et probablement sans rien connaître) de ses enseignements, menant des cérémonies qu'il aurait absolument reniées et recréant des hiérarchies qu'il exécrait. Oh, le bonhomme n'était pas simple et il avait ses propres zones d'ombre et de contradictions, mais cela, l'unité de la cérémonie des préceptes, était une des choses qui lui tenait à coeur. Aussi, au moment où des imposteurs arrivent, se réclamant de la lignée de Nishijima tout en la piétinant allégrement, il va peut-être être temps de, soit abandonner la référence, soit vérifier auprès des textes disponibles [http://zenmontpellier.net/fr/gudo/gudo.html] la conformité entre les prétentions et la réalité.