dimanche 28 juin 2020

Rigyô

Dans le fascicule du Shôbôgenzô intitulé "les quatre vertus d'un bodhisattva", maître Dôgen parle du don, de la parole aimable, du comportement secourable et de la coopération. Il se trouve que ces quatre vertus sont aussi à la base de la survie de l'humanité et de la civilisation.

Pour parler plus spécifiquement de 利行, ou rigyô, le comportement aidant ou secourable, on me rapporte qu'il y a longtemps, un étudiant demanda à l'anthropologue Margaret Mead (1901-1978) quel était, selon elle, le premier signe de civilisation dans une culture. A sa grande surprise, lui qui s'attendait à ce qu'elle lui parle de pointes de flèches, de vases en terre cuite ou de meules de pierre, elle lui dit que le premier signe de civilisation dans une culture antique est un fémur cassé et réparé.
Elle lui expliqua que, dans le règne animal, si tu te casses une jambe, tu es mort. Tu ne peux plus fuir le danger, aller à la rivière pour boire, ou chercher à manger. Tu es un repas pour les prédateurs. Aucun animal sauvage ne peut survivre assez longtemps à une patte cassée pour que l'os se ressoude. Un fémur fracturé et ressoudé est la preuve que quelqu'un a pris la peine de rester avec celui qui est tombé, en a pansé la plaie, l'a amené dans un lieu sûr et l'a aidé à se reprendre.
Margaret Mead expliquait qu'aider autrui dans la difficulté est là où commence la civilisation (Ira Byock).

Nous voici loin du darwinisme social qu'on nous inflige depuis trente ans, et qui était aussi à la base du régime nazi: compétition! compétition! compétition!
D'ailleurs le darwinisme social est un malentendu sur le darwinisme parce que ce que Darwin avait relevé n'était pas la loi du plus fort, mais celle du plus flexible, du plus adapté. Et lui-même s'était fait avoir parce qu'il avait étudié un milieu très riche où la compétition pouvait avoir lieu, parce qu'elle ne mettait pas en danger la survie des espèces. On s'est aperçu par la suite que, dans des milieux plus éprouvants, il existe même une coopération entre espèces, en particulier dans le grand nord.
Mais cette idée hyper-glauque de la compétition tous azimuts est véritablement une plaie de notre époque, quoique aussi d'une certaine forme de calvinisme anglo-saxon.

Je m'explique: le monothéisme, en particulier dans les religions abrahamiques, se met de lui-même dans une situation intenable. Il postule en effet un dieu personnel, omniscient et tout puissant. Ce qui entraîne un dilemme: déterminisme ou libre-arbitre? Des guerres féroces se sont faites sur ce point. Pour nous bouddhistes, aucun problème: c'est les deux (mais on y reviendra). Mais les calvinistes, eux, et en particulier aux USA, en ont déduit que, puisque leur dieu sait tout, il sait donc d'avance qui sera sauvé et qui sera damné. Donc, les pauvres, les misérables, ceux à qui arrivent des infortunes épouvantables n'ont pas à être aidés, car c'est le signe de leur damnation. La richesse devient donc, de façon corollaire, le signe de la salvation. Quitte à en ignorer l'avertissement de Jésus par rapport aux riches. Mais bref...

Tout ça pour souligner cette importance de l'entraide mutuelle, représentée au niveau officiel par nos systèmes de sécurité sociale.

vendredi 26 juin 2020

Les pensées

Il y a quelque temps, Brad Warner parlait des pensées, et en en discutant au téléphone, j'ai eu l'idée de revenir sur le sujet.

Cette personne me parlait d'un voisin décédé dont il avait vu le carnet intime dans lequel il y avait des fantasmes assez immondes, surtout par rapport à sa vie personnelle. C'est alors que la vidéo de Brad m'est revenue à l'esprit.

Dans le zen, on enseigne de ne pas s'attarder sur les pensées qui nous viennent à l'esprit. Que ce soit pendant la pratique ou pendant la journée, notre cerveau fourmille en permanence d'idées qu'il nous présente , certaines bonnes, d'autres moins, et parfois l'occasionnelle abomination. Je puis, par exemple, avouer que j'ai souvent des idées de meurtre assez macabres et horribles pour certains politicards dont je trouve qu'ils s'en tirent quand même très bien. Mais ce sont des idées qui peuvent venir à l'esprit de tout le monde. Ce que nous enseignons dans le zen, c'est de laisser filer et de ne pas les entretenir.
Lorsqu'on entretient une idée, surtout si elle n'est pas constructive, elle risque de devenir obsessionnelle. Ma suggestion par rapport à ce monsieur était que, peut-être, sa façon de faire pour s'en débarrasser était de les noter dans son carnet. Je ne crois pas que c'était une très bonne idée, car cela équivaut à les entretenir, mais tout le monde n'étudie pas le zen et n'est pas au courant de cette distinction entre les idées telles qu'elles surgissent, et la pensée discursive qui les entretient, les nourrit et les cultive.
Trop de gens, même dans le zen, n'ont pas compris cette distinction, et vont répétant qu'il ne faut pas penser! Tâche impossible s'il en fut, puisque c'est la fonction du cerveau, à moins d'aller se faire lobotomiser. Il faut dire que dans la majorité des centres, les périodes de zazen sont plutôt courtes, de l'ordre de dix minutes, un quart d'heure au grand maximum, le reste étant occupé par du bruit rituel. Mais je pense que même avec de vraies périodes d'une demi-heure ou quarante minutes de zazen, certains passeraient quand même à côté de cette observation des différents niveaux de la pensée: holiste et discursive. Et, je pense, discursive involontaire et discursive volontaire.

Des catholiques-zombie, pour parler comme E. Todd, risquent de s'angoisser et de culpabiliser parce qu'ils ont eu "de mauvaises pensées". Peu en importe la nature, d'ailleurs. C'est juste qu'ils négligent ce petit fait intéressant que ce n'est pas de ne pas avoir de "mauvaises pensées" qu'il s'agit, mais bien de ne pas les entretenir lorsqu'elles surgissent.

Je reviens souvent sur cette anecdote personnelle: j'avais, à l'école primaire, subi les mauvais traitements d'une dame particulièrement féroce, si mon frère a pu me rapporter l'an dernier avoir croisé par hasard un type pour qui cette femme restait son principal cauchemar. Je l'ai tant haïe que, quinze ans après, je confiais à un ami que si je la croisais dans la rue, je lui mettrais mon poing sur la gueule, pour parler avec élégance. Cet ami m'a alors rendu un immense service en m'ouvrant une des Portes du Dharma, qui dit que la rancoeur, c'est avaler du poison en espérant que quelqu'un d'autre en meure. Il m'a dit: "Tu te rends compte de quoi tu aurais l'air? Les gens ne connaissant pas les origines de ton acte ne verraient qu'un grand gaillard adulte en train de taper une vieille". J'ai alors volontairement abandonné ma haine, voyant qu'elle ne nuisait qu'à moi. Cette leçon m'a été souvent utile par la suite.

Donc, ne vous inquiétez pas de voir apparaître dans votre esprit l'image de la tête d'une personne connue au bout d'une pique. Cela peut arriver, et participe d'un référentiel historique bien connu. Contentez vous de ne pas y donner suite, ni en actes, ni même en pensée. Cela ne ferait que vous faire du mal à vous et non pas à cette personne.

samedi 13 juin 2020

Chasse-mouche

Aujourd'hui, je vais parler d'un sujet bien plus frivole.
Dans le zen, il est un accessoire d'une importance CAPITALE sans lequel un maître zen n'est pas VRAIMENT un maître zen. Un accessoire qui valide automatiquement tout ce que fait le maître zen, et qui est bien trop sous-estimé: j'ai nommé le 払子 ( Hossu), ou chasse-mouche.

Evidemment, il en est qui ont même écrit des livres tels que "le zen sans jouets", mais je crains qu'ils n'aient pas bien compris l'importance des jouets dans le zen.

Donc voici: je vais vous décrire la fabrication d'un chasse-mouche par mes soins. Celui-ci est destiné à un futur maître zen qui, grâce à lui, pourra enfin passer à travers les murs, voler en l'air assis en lotus, lire les pensées, connaître les vies antérieures et j'en passe.

Donc, première opération: le manche.
J'ai pris un morceau d'amourette, ou bois de lettres. Il fallait d'abord le raboter en carré:


Ensuite, abattre les angles pour former un octogone avant de faire la même chose pour former un hexadécaèdre (16 faces), dont chaque face sera cannelée avec un rabot approprié:


Ces opérations effectuées, on ponce, polit jusqu'à obtenir un fini satiné.


Ensuite, il a fallu tourner (en buis) la tête de l'engin.


Celle-ci est percée de trous dans lesquels vont venir se placer les mèches de crin de cheval. Comme je suis archetier, je dispose d'une bonne quantité de mèches de récupération. Comme je participe à fond de l'idée zen que tout peut se recycler, je les lave dans les cristaux de soude, lavage que je complète avec du démêlant (dont, personnellement, je n'ai guère l'usage...). Ensuite, je noue une quantité donnée de crins avec une ligature, exactement comme on fait pour les archets:


La ligature effectuée, suivie d'un peignage pour démêler les crins, on enroule un fil métallisé autour de l'extrémité de la mèche,


Avant de l'enfoncer dans un des trous de la tête du hossu.


Je plante toutes les mèches l'une après l'autre dans la tête, en entourant chaque rang d'un fil de couleur:


Pour enfin arriver au résultat final, la tête est recouverte d'une soie rouge et celle-ci l'est d'une résille de fil violet.


Il ne reste plus qu'à l'attribuer...

mercredi 10 juin 2020

L'activisme et le système nerveux autonome

Voici une des dernières publications de Brad Warner. Pour toutes sortes de raisons, il m'a paru utile de la publier ici en français.

[titre original: Activism and the Central Nervous System
Published by Brad on June 9, 2020]


Hier, j'ai posté une vidéo sur YouTube d'une conversation que j'ai eue avec Sensei Alex Kakuyo. Sensei Alex est un de mes enseignants bouddhistes contemporains préférés. Il est jeune, mais très sage, et très sérieux dans sa pratique. Cette conversation sur le bouddhisme et l'activisme était très bien. J'espère que vous la regarderez.

Il est évident que le racisme existe toujours en Amérique et que c'est un problème grave. C'est bien de voir tant de gens se rassembler pour célébrer l'harmonie raciale. certes, j'espère qu'ils prennent les précautions nécessaires par rapport à la pandémie lorsqu'ils s'assemblent. Je ne voudrais pas me lancer dans un débat sur ce sujet, mais je commence à penser que mes craintes de voir la maladie se répandre rapidement à partir de ces rassemblements était peut-être erronée. Je regrette d'exagérer les choses, mais j'espère bien avoir tort.

Je regrette beaucoup de choses. J'ai l'impression que ma pratique fonctionne de travers depuis plusieurs années. Ni terriblement ni de façon désastreuse, mais c'est juste qu'elle n'a pas été ce qu'elle aurait dû être.

Quoi qu'il en soit, cette nouvelle ère d'activisme et de préoccupation pour les autres a le potentiel de devenir quelque chose de merveilleux. Mais nous devons faire attention ou cela pourrait dégénérer horriblement.

Nishijima rôshi parlait souvent du système nerveux autonome, divisé en deux moitiés: le système nerveux sympathique et le système nerveux parasympathique. Il disait que lorsque le sympathique est trop fort, nous devenons très intellectuels, très critiques, très cassants. c'est la partie combat-ou-fuite du système nerveux. Lorsque le parasympathique est trop fort, on devient l'opposé, faciles à vivre voire apathiques, on veut juste se détendre. C'est la partie repos-et-digestion du système nerveux. Ce sont là des données assez fondamentales qu'on trouve dans tout manuel du débutant sur le système nerveux autonome.

Zazen, disait Nishijima rôshi, aide à équilibrer les deux moitiés du système nerveux autonome. Il croyait que cela était le principal bénéfice de zazen.

Par rapport à la situation présente, avec les divers mouvements de protestation, on peut voir les effets des deux parties du système nerveux en jeu dans le comportement des gens. par exemple, il y a quelques jours, un groupe d'activistes a fait la promotion d'un truc appelé Black Out Tuesday. C'était censé aider des voix noires à être entendues sur les réseaux sociaux.

J'en ai entendu parler mardi vers 9 hres du matin, le jour où ça a eu lieu. C'était plutôt tôt. Mais dès que je l'ai vu, le tout s'était déjà engagé dans une spirale qui aurait presque été comique si elle n'avait été si tragique. Cet événement parti de bonnes intentions s'était divisé en factions de gens en ligne qui s'attaquaient les uns aux autres pour l'avoir fait de la mauvaise manière. Certains avaient mis les mauvais hashtags, ou les avaient mis aux mauvais endroits, ou... vous savez… Je suis vieux. Je ne suis pas arrivé à suivre. Mais quoique trop vieux pour comprendre les détailsdu débat, ce qui arrivait m'était assez clair.

Trop de gens laissaient la bride sur le cou à leur système sympathique. Ça peut se comprendre. Nous sortons tout juste d'une semaine d'incendies et de pillages. Tout le monde était sur les nerfs. C'était de toute façon mon cas! Le sympathique était en train de vibrer!

Cela a débordé sur les débats à propos du Black Out Tuesday et menacé d'annihiler les bonnes intentions de ses créateurs. Les voix noires n'étaient pas noyées par l'usage inapproprié des hashtags et de l'iconographie, elles étaient noyées par l'outrage suscité par l'usage inapproprié des hashtags et de l'iconographie. Ce que je trouvais un peu triste, parce que j'aurais voulu entendre davantage de voix de personnes de couleur et moins de cris sur l'usage incorrect des hashtags.

D'autre part, quand certains en critiquent d'autres à propos de leur silence sur des problèmes graves, ce qu'ils critiquent réellement, ce sont ceux qui permettent au parasympathique de dominer jusqu'au point où ils deviennent apathiques et je-m'en-foutistes. Comme je l'ai dit plus tôt, garder le silence n'indique pas toujours une apathie ou un défaut de préoccupation. Parfois, la façon correcte de traiter le bruit, c'est par le noble silence. Qui est totalement différent de la variété de silence apathique et je-m'en-foutiste. Mais mettons ça de côté et soyons d'accord que le silence apathique et je-m'en-foutiste aboutit en réalité à tolérer les tendances les pires des gens sans jamais s'y opposer.

Pour qu'un mouvement activiste fonctionne, il lui faut être équilibré. Il ne peut pas se déporter trop loin d'un côté comme d'un autre du système nerveux autonome. Il est facile de se laisser entraîner par l'idée qu'il faut que les choses changent de façon urgente MAINTENANT, et que la seule façon de faire en sorte que ça change, c'est D'OBLIGER TOUT LE MONDE À FAIRE CE QUI DOIT L'ÊTRE.

Je comprends ça. vraiment. J'ai tendance à penser comme ça, comme tout le monde d'ailleurs. Il est sûr que lorsqu'on regarde la vidéo du meurtre de George Floyd, il est difficile de ne pas réagir de la sorte.

Le problème étant que cette approche ne fonctionne jamais. Elle favorise beaucoup trop le sympathique. le mieux qu'on puisse faire avec l'approche agressive dominée par le sympathique, c'est de forcer les gens à jour un jeu auquel ils ne croient pas du tout.

Mais ce n'est pas ce que nous voulons! Nous voulons des gens qui croient sincèrement que tous les êtres humains sont fondamentalement les mêmes et méritent d'être mieux traités, pas des gens qui disent ces mots juste parce qu'ils y ont été forcés. Cela ne fait que laisser le vrai problème pourrir sous la surface.

Et de toute évidence, l'approche apathique que favorise le parasympathique ne nous mènera nulle part non plus. Ça au moins, c'est facile à comprendre.

Mais ce ne sont pas nos deux seuls choix. Nous n'avons pas à prendre un parti ou l'autre, soit avec ceux qui veulent forcer tout le monde à faire ce qu'ils croient être bien, et ceux qui veulent juste ignorer le problème et espérer qu'il disparaitra.

Il y a une autre façon. Mais elle requiert de l'équilibre. et l'équilibre est difficile à trouver et difficile à maintenir.

C'est pourquoi je veux remettre mon boulot sur les rails et me consacrer à enseigner zazen et les préceptes éthiques du bouddhisme.

Restez en contact.

mercredi 20 mai 2020

Ego et orgueil

Il y a un moment que je m'interroge sur la notion d'ego dans le bouddhisme. Déjà que la façon dont elle est employée m'agaçait, et j'ai à plusieurs reprises fait observer à quel point, si l'ego et la personnalité devaient être confondues, il en faut un solide pour pouvoir avaler l'idée que ce n'est qu'une fiction.

Depuis le tout début de mon intérêt pour le zen, en 1973, j'ai été fasciné par l'aspect paradoxal que souvent revêtent les phrases zen. Ici, nous en avons un bel exemple: un ego solide pour admettre que l'ego n'est qu'une fiction. Fiction utile au demeurant: elle permet d'identifier de qui l'on parle et qui parle dans une phrase. mais fictive parc que ego n'est jamais que je en latin, et pour qu'il y ait je, il faut bien qu'il y ait tu, il, elle, nous, vous, ils et elles.

Brad Warner faisait observer, dans une de ses vidéos, qu'il ne faut jamais pointer le karma des autres. Du genre, on voit quelqu'un qui galère, et on pointe sur son karma en disant, "s'il galère, c'est qu'il a un mauvais karma, c'est donc de sa faute!" Ce qui résonne bien avec moi parce que c'est une réflexion que je m'étais déjà faite il y a cinquante ans. Il en va de même pour l'ego.

Il est très courant dans les milieux bouddhistes (et pas seulement zen, je vous rassure) d'entendre quelqu'un opposer à une autre personne qu'elle "a un trop gros ego". Ce genre de réflexion a toujours eu le don de me mettre en rogne, parce que, vous l'observerez, c'est toujours l'AUTRE qui est en cause. On en revient toujours à cette phrase de Jésus sur la paille dans l'oeil de l'autre et la poutre dans le sien propre. Mais ces observations m'entraînent sur un autre terrain, rarement mentionné dans ces milieux, mais que qui provient de milieux cathos connaît parfaitement: l'orgueil.

Je pense avoir observé que cette manie de pointer l'ego des autres n'est pas exclusive au zen, mais à partir d'ici, je vais m'y limiter. J'ai fait cette observation assez dérangeante que le zen tend à générer de l'orgueil chez ses membres. Et cela m'amène à mentionner ce qui était, pour les Grecs de l'Antiquité, la faute la plus grave: l'hybris.
"L’hybris, ou hubris, du grec ancien ὕϐρις / hybris, est une notion grecque qui se traduit le plus souvent par « démesure ». C'est un sentiment violent inspiré des passions, particulièrement de l'orgueil. Les Grecs lui opposaient la tempérance et la modération. Dans la Grèce antique, l’hybris était considérée comme un crime. Elle recouvrait des violations comme les voies de fait, les agressions sexuelles et le vol de propriété publique ou sacrée. C'est la tentation de démesure ou de folie imprudente des hommes, tentés de rivaliser avec les dieux. Cela vaut en général de terribles punitions de la part de ces derniers." (Wikipedia)
J'ai aussi observé qu'en grec moderne, le mot (qui veut alors dire "insulte") se prononce "ivris" ce qui le rapproche de notre français "ivresse". Et je trouve le rapprochement pertinent et parlant.

Nous parlons, dans le bouddhisme, des trois poisons, qui sont l'avidité, l'aversion et l'ignorance. Un des aspects de l'orgueil c'est qu'il recouvre ces trois de façon assez étonnante. L'avidité parce que l'orgueil est avide de compliments, l'aversion parce qu'il déteste la critique, et l'ignorance parce qu'il ignore qu'il n'est que le résultat de l'illusion qui consiste à croire qu'on existe pour soi et par soi-même. Dans la notion grecque antique d'hybris, il y a aussi cette "ivresse" causée par l'intoxication due à l'illusion, et qui fait oublier qu'on n'est pas tout seuls.

Mais je m'égare. Ce que j'ai remarqué dans les milieux zen, c'est des gens (pas tous, heureusement!) qui, parce que, depuis de longues années, ils vont une ou deux fois par semaine se déguiser dans un dojo et s'asseoir en lotus ou en demi-lotus, se permettent de regarder tout le monde, et en particulier les débutants, comme des m***es. Je pense qu'il est très facile, à défaut de travailler avec sincérité sur soi-même, sur l'illusion qui nous pousse à nous considérer au delà de toute critique, de s'enfermer dans une espèce d'élitisme où l'on va se rengorger parce qu'on pratique zazen!

A cet effet, je dirais que, tout simplement, un "zéniste" qui se vexe si on lui fait une observation (peu importe sur quoi!) est quelqu'un qui non seulement n'a rien compris au bouddhisme, mais refuse activement de le comprendre. Un "zéniste" qui se vexe si on lui fait observer que sa posture est rigide, ou qu'il est attaché à ses vues, ou qu'il répète de travers quelque chose qu'il a appris sur le tas ou tout autre chose où l'on est susceptible de faire des erreurs et où se le faire observer est une occasion de s'améliorer et de mieux comprendre ce qu'il y a à faire, est quelqu'un qui refuse tout simplement de comprendre ce qu'est la pratique. Quelqu'un qui est attaché à sa représentation de soi et qui préfère entrer en conflit plutôt que la remettre en question. Représentation de soi qui, évidemment, porte le nom d'ego.

Il y a du travail à faire...

samedi 14 mars 2020

Par Brad Warner: La triste histoire de comment mon maître ne m'a pas vu.

The Sad Tale of How My Zen Teacher Failed to See Me [http://hardcorezen.info/the-sad-tale-of-how-my-zen-teacher-failed-to-see-me/6707]
Published by Brad on March 11, 2020


"Je veux étudier la doctrine du non-soi. Mais d'abord, je veux que vous écoutiez toute mon histoire personnelle."

C'est ce que j'ai dit (plus ou moins) à tous mes maîtres zen. Ils m'ont poliment écouté parler, parler, parler de ma vie. Parfois peut-être, ils acquiesçaient de la tête, ou disaient: "Ah bon?" ou "Quel dommage!" une fois de temps à autre. A l'époque, je ne comprenais pas qu'ils attendaient que je la ferme pour qu'enfin soit possible une interaction.

Mais j'étais bien trop occupé à parler de moi-même pour que cela puisse arriver.

Je me rappelle encore certaines des pensées qui me venaient quand je pratiquais avec Nishijima rôshi. Je ressortais d'une conversation insatisfaisante avec lui, et me disais: "Ah, un vieux Japonais, il est impossible qu'il comprenne ce qui m'arrive. Les gens de son âge n'ont aucune idée de combien les temps ont pu changer. En plus, il ne saura jamais ce que c'est qu'être un travailleur étranger au Japon, et tout ce qu'il faut que je supporte." Et ainsi de suite, et ainsi de suite.

Bref, mon ego était froissé parce que mon maître n'était pas arrivé à reconnaître que j'étais quelqu'un de de spécial. Je voulais qu'il me voie. Je voulais être reconnu. Mais il refusait, et cela me mettait hors de moi. Et c'était de sa faute si j'étais en colère. S'il m'avait mieux traité, je n'aurais pas été si fâché. Bon, qu'il aille se faire voir!

J'étais bien trop solitaire pour pouvoir me joindre à d'autres personnes comme moi pour me plaindre de la façon dont mon maitre avait rejeté mes besoins. Il n'y avait pas Internet pour trouver des gens qui m'auraient validé mon sentiment.

A l'époque, c'était dur — solitaire, aussi. Mais en rétrospective, je pense qu'il valait mieux. Parce que si j'avais pu trouver quelqu'un pour me conforter, je ne suis pas sûr que j'aurais fait le point sur moi-même et me serais demandé si, peut-être, le problème n'était pas moi.

Aujourd'hui, j'ai échangé les positions. C'est moi, maintenant, qui suis assis à écouter des gens radoter sur eux-mêmes — à quémander une validation personnelle sans comprendre ce qu'ils sont en train de faire, à me supplier de faire l'exact contraire de ce pour quoi ils sont venus me voir.

Certains se fâchent quand je manque à les voir correctement. Ils passent parfois leur colère directement sur moi. OU parfois sur les média sociaux en écoutant ceux de leurs folloeurs qui leur confirment qu'ils ont raison de penser ce qu'ils pensent de moi. Fort heureusement, il est rare que je voie ça, mais cela arrive. Et quand je vois ça, ça m'agace toujours un peu. Mais encore une fois, ce sentiment d'agacement n'est que mon propre égo froissé, comme j'ai froissé le leur. D'autre part, je sais ce que c'est, j'ai déjà été à leur place.

Nishijima Roshi, comme la plupart des Japonais, ne parlait guère de sa vie personnelle. En fait, et en tant que Japonais, et en tant que personne zen, cette “intersection” (comme disent les jeunes aujourd'hui) le rendait encore plus discret sur sa vie personnelle que la plupart des Japonais. Mais en le fréquentant, j'ai ramassé des miettes et des indices.

Il avait trois ou quatre petits totems sur une de ses étagères. On aurait dit des pierres tombales japonaises miniatures. Un jour je lui ai posé la question, et il m'a dit que c'était pour les enfants qu'il avait perdu. Pour autant que je sache, il n'a jamais eu qu'une seule fille. Il n'a jamais rien dit de plus sur ces autres enfants.

Il avait été conscrit dans l'Armée Impériale japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. Il avait dû avoir peur pour sa vie, lorsqu'ils l'avaient appelé. Deux ans plus tard, il fut l'un des chanceux à être revenus. Il revint pour trouver son pays essentiellement rasé, en partie irradié.

Combien de ses amis et de sa famille étaient morts dans cette guerre? Il ne l'a jamais dit. Nous les Américains adorons partager nos histoires de bien moins comment nous nous débrouillons avec le stress post-traumatique que sur ce que nous avons vu et enduré. Je sais que c'est le cas, parce que je l'ai fait. En fait, je l'ai fait avec lui.

Quand je repense à ces petits totems sur son étagère, je repense à tout cela. Et je me rappelle ces pensées comme quoi il était impossible qu'il comprenne ce que j'avais traversé. J'ai profondément honte.

Après quoi, j'ai cessé d'essayer de l'amener à me comprendre. A la place, j'ai essayé de voir ce qu'il voyait. Il avait presque 50 ans, l'année de ma naissance. Le monde entier était devenu fou furieux quand il avait l'âge de mes pires tourments à tenter de trouver un boulot et de gérer mes problèmes de relations sociales. Oh, et de regarder lentement mourir ma mère d'une maladie générique que j'avais 50% de risque d'hériter, quelques années plus tard. Je vivais avec ça aussi.

Et pourtant, en dépit de toutes les choses que mon maître avait vues, et auxquelles il avait survécu, il n'a jamais joué le jeu d'essayer de hiérarchiser nos souffrances sur une sorte d'échelle. Il aurait pu m'arrêter net au cours de n'impohttp://hardcorezen1.dogensanghalosan.netdna-cdn.com/wp-content/uploads/2020/03/CanYouSeeMe.jpgrte laquelle de mes diatribes et me raconter de ses mésaventures qui auraient fait paraître mes malheurs faibles et triviaux en comparaison. Mais non, jamais.

C'est ainsi que j'ai appris qu'on ne peut pas comparer la souffrance. Pour une personne qui souffre la pire expérience de sa vie, cette souffrance est réelle. Même si, pour moi, ce qu'ils vivent n'a l'air de rien. De plus, ce que les gens vous racontent de leur souffrance n'est souvent qu'un abrégé d'un paquet d'autres choses qu'ils ne vous disent jamais — et qu'ils ne pourraient peut-être même pas raconter eux-mêmes. Je ne saurai jamais vraiment la profondeur de la souffrance d'autrui, peu importe ce qui l'occasionne.

C'est pourquoi je n'essaie pas de mesurer la souffrance de personne d'autre. Ça, plus un entendement qui point en moi depuis plusieurs décennies — la souffrance de chaque individu est aussi la mienne, en fait.
Brad Warner: La triste histoire de comment mon maître ne m'a pas vu. CanYouSeeMe
Assis en zazen, en silence, dans des temples à la chaleur étouffante, ou sur des planchers congelés, j'observais les parties de mon histoire personnelle de souffrance se présenter d'elles-mêmes. Parfois sous la forme d'un fouillis kaléidoscopique. Que des formes et des couleurs informes, en mutation devant moi. Parfois claires comme du cristal. Des incidents que j'avais enfouis. Des mots que j'aurais dû dhttp://hardcorezen1.dogensanghalosan.netdna-cdn.com/wp-content/uploads/2020/03/CanYouSeeMe.jpgire. Des choses que j'aurais dû faire. Les mots que j'aurais dû ne jamais dire. Des choses dont je n'aurais même pas dû penser de faire, mais que j'avais faites quand même.

Et pourtant, mon maître n'a jamais montré grand intérêt pour rien de tout ça. Au lieu de le critiquer dans ma tête pour ne m'avoir pas vu comme je voulais qu'il me voie, je me suis mis à me demander pourquoi diable n'était-il jamais intéressé. Parce que je pouvais voir qu'il m'avait profondément à coeur, et qu'il se souciait de moi. Mais comment pouvait-il se soucier de moi s'il ne connaissait pas mon histoire? Pourquoi se soucier de quelqu'un qu'il connaissait si peu?

Et pourquoi me souciais-je de lui alors qu'il n'a jamais partagé le moindre détail de sa vie personnelle avec moi? Quelle sorte de relation était-ce là? Cela ne ressemblait à aucune des autres relations que j'avais connues.

Qu'est-ce donc que nous partagions?

La réponse était stupidement évidente.

Nous nous étions tous deux donnés à cette étrange pratique de nous asseoir très, très immobiles en permettant à la vie de se présenter elle-même. Peu de gens sont désireux de faire cela. En particulier quand il s'agit de passer des années à ce qui, pour les gens ordinaires, paraîtrait la chose la plus inutile au monde. Ce que c'est, évidemment.

Il devait chérir quiconque partageait ce profond intérêt dans une chose aussi peu commune. C'est peut-être là que je pouvais le croiser.

Quand j'ai essayé de l'y rencontrer, c'est là que tout a changé.

mercredi 26 février 2020

Suite des questions à maître Nishijima

16. Où serez vous dans 100 ans?

Il n'en faudra pas tant, mais quand je mourrai dans quelques années, tout deviendra rien moi compris, et je reposerai à jamais.

17. Comment pouvons-nous nous comprendre nous-mêmes?

Je crois qu'il nous est impossible de nous comprendre nous-mêmes.

18. Que pouvons-nous comprendre avec des mots, et que ne pouvons-nous pas comprendre avec des mots?

Nous pouvons tout comprendre, mais en même temps, notre entendement ne peut jamais toucher la réalité.

19. Est-il possible d'enseigner le Zen?
Il nous est possible d'enseigner Zazen, mais il faut que chacun pratique Zazen par soi-même.

20. Zazen a-t-il un but?

Il y a un but à zazen. Le but de zazen est de pratiquer zazen.

21. D'où venons-nous, pourquoi sommes-nous là, et où allons-nous?

Je crois que ce genre de question est probablement bien au delà des capacités de l'esprit humain.

22. Comment abandonner la gloire et le profit?

Quand notre système nerveux autonome est équilibré, il nous paraît ennuyeux de rechercher la gloire et le profit, et on trouve des objectifs bien plus intéressants à poursuivre, telle est la Vérité.

23. Pourriez-vous m'en dire davantage sur la ville de Mandchourie où vous étiez pendant la guerre et ce que vous y avez vécu? Comment s'appelait cette ville?

On l'appelait Songo en japonais à l'époque, et il s'agissait du district nord-ouest de la Mandchourie, près de l'Amour. Ce n'était qu'une ville de garnison pour l'armée japonaise. Mais à l'époque, fort heureusement, il n'y avait pas de combats dans cette zone, et nous ne faisions que la garder.

24. Pourriez-vous m'en dire davantage sur ce que fut pour vous de rentrer au Japon après la guerre?

En juin 1945, on mt is just the happiest condition to practice Zazen itself'a ordonné de me rendre à Himeji, au Japon, pour garder le Japon-même, et j'ai donc traversé la côte est de la Corée dans des situations assez dangereuses, et j'ai vu la fin de la guerre à Himeji, au Japon.

25. Comment Zazen peut-il nous aider à être heureux?

La pratique de zazen elle-même est juste la condition la plus heureuse.

26. Comment pratiquer zazen dans nos tâches quotidiennes?

Après avoir déménagé dans ma nouvelle résidence, où j'habite maintenant, je me suis mis à cuisiner moi-même, et j'ai découvert le fait très clair que même ma cuisine quotidienne est aussi caractéristique des actes; elle peut donc être, elle aussi, une sorte d'effort bouddhique, évidemment, même si je pratique zazen deux fois par jour tous les jours.

27. Qu'est-ce que la vérité?

La réalité est la vérité. L'Univers est donc lui aussi la vérité.

28. Quelles sont vos citations préférées du Shôbôgenzô, et pourquoi?

Par exemple, “Cela est juste, d'instant en instant, l'esprit rouge, sur lequel nous nous appuyons uniquement.” (Shôbôgenzô livre 1, P. 305. L. 6.) L'esprit rouge suggère un esprit sincère, et c'est là une description de la vie quotidienne de maître Dôgen.

29. Comment un maître zen peut-il aider un étudiant?

Un enseignant bouddhiste peut aider son étudiant en enseignant la philosophie bouddhique, en guidant sa vie quotidienne, en pratiquant zazen avec lui, et lui transmettant le Dharma bouddhiste.

30. Dans votre vie, avez-vous constaté que zazen fonctionnait en pratique?

Je me suis un peu amélioré.

Avec mes meilleurs voeux Gudo Wafu Nishijima