lundi 18 novembre 2019

Ego et égoïsme

C'est une vieille rengaine des groupes bouddhistes (donc pas exclusivement zen) de tenter de faire taire les autres en leur objectant leur "ego".

Je pense qu'on a tort d'utiliser une terminologie freudienne dans le Zen. Le mot "ego" finit par être servi à toutes les sauces sans que jamais personne ne s'inquiète de ce que cela recouvre. C'est-à-dire l'orgueil, l'arrogance, la prétention et l'égoïsme et surtout, l'insécurité, pour les côtés négatifs, et la personnalité et l'affirmation de soi pour le côté positif.
Là je vois tout de suite les froncements de sourcil par rapport à "l'affirmation de soi" aspect positif. Mais il est intéressant de lire dans le Dhammapada, un très ancien recueil de dits du Bouddha, qui dit, au chapitre sur le Moi: "Si l'on sait que le Moi est cher [à soi-même], l'on doit bien protéger le Moi. Pendant chacune des trois veilles, le sage doit rester vigilant."
En fait, le paradoxe, c'est que seules les personnes qui ont une personnalité bien construite sont en mesure d'admettre que leur Moi n'est pas autonome, capable de vivre et d'exister en isolation par rapport au reste de l'Univers.
Je dis souvent de façon un peu provoc qu'il y a deux sortes de personnes: celles qui n'ont pas confiance en elles, et celles qui n'ont pas confiance en elles. Chez ces dernières, c'est clair et manifeste, elles-mêmes le disent et ne le savent que trop. Pour les premières, c'est moins visible. Elles le cachent derrière les façades somptueuses de palais imposants, ou derrière les murailles abruptes et rébarbatives de forteresses en apparence imprenables. Avec toujours la crainte que les autres voient ce qui se cachent derrière: leur profonde insécurité.
Un maître français (Kengan Robert) faisait un jour observer qu'il est inutile d'avoir confiance en soi. Ce qu'il faut, c'est avoir confiance en ce qu'on fait!
En fait, c'est cette insécurité qui pousse les personnes à sur-réagir lorsqu'on leur fait une critique ou qu'on leur demande un effort pour quelque chose dont ils croient que cela ne les concerne pas. Lorsqu'on oriente plutôt sa confiance vers le "faire" plutôt que sur "l'être," les choses deviennent tout de suite plus simples. Une critique n'est plus une attaque contre cette chose branlante et bancale qu'est la construction de notre "être," nous donnant ainsi l'impression que la moindre atteinte à l'un des morceaux du bric-à-brac que nous sommes risquerait de faire tout s'écrouler, mais juste la possibilité d'améliorer notre "faire", ce que nous faisons, donc, et de le faire mieux et à moindre frais.
Il y a un dicton du Sud-Ouest qui dit qu' "on ne peut pas chier partout et se plaindre de marcher dans la merde". C'est une illustration un peu crue de la loi de causalité. Si nous voulons vivre dans un environnement agréable, il nous faut le créer. El les manifestations de l'orgueil, de l'arrogance, de la prétention et de l'égoïsme ne peuvent pas nous créer un environnement agréable, parce qu'elles suscitent chez les autres la même chose.
Evidemment, c'est cette insécurité qui est à l'origine de notre inconfort, et pour cela, elle mérite bien qu'on l'étudie. Dôgen dit bien, "Apprendre la vérité du Bouddhisme, c'est s'apprendre soi-même. S'apprendre soi-même, c'est s'oublier soi-même. S'oublier soi-même, c'est être expérimenté par les 10 000 dharmas. Etre expérimenté par les 10 000 dharmas, c'est laisser tomber son propre corps-et-esprit et le corps-et-esprit du monde extérieur." *
La pratique comporte donc effectivement un travail psychologique sur soi-même. Alors, pourquoi bannir l'usage du mot ego? D'abord à cause de l'observation: trop de personnes s'en servent pour faire taire les autres. C'est toujours l'ego de l'autre qui pose problème. Le mot devient alors un outil de pouvoir. Et il me semble qu'utiliser un mot un peu ésotérique (peu de gens se rendent compte qu'il s'agit, à la base, du mot latin pour "je") permet bien plus facilement d'évacuer la réalité à laquelle il se réfère. Il vaut donc mieux utiliser directement les mots orgueil, prétention, arrogance ou égoïsme.
En gros, on pourrait dire que ego (je) est une sorte de fiction grammaticale, qui sert à indiquer, dans le récit, qui parle. Il n'existe que parce qu'existent aussi tu, il, elle, et leurs valeurs plurielles.
Notre insécurité vient, elle d'un malentendu. Nous avons tous en nous, à des degrés divers, une sensation de manque qui nous angoisse. Je pense que cette sensation de manque est une erreur d'appréciation.
C'est Kurt Gödel qui avait formulé le théorème qui porte son nom et qui dit:
„Jedes hinreichend mächtige, rekursiv aufzählbare formale System ist entweder widersprüchlich oder unvollständig.“
Autrement dit, "Tout système formel suffisamment puissant et récursivement énumérable est contradictoire ou incomplet." Ce qui veut dire qu'il est capable de formuler des propositions indécidables.
Ce théorème est dit "d'incomplétude" parce qu'il (pour simplifier) dit qu'un système sans manque est un système qui ne peut pas fonctionner ou de façon très limitée. C'est comme dans le jeu de taquet, où il y a une case qui manque et qui permet de bouger les autres. Si le système était complet, on ne pourrait rien bouger.
Le manque, le vide, l'espace est ce qui nous permet d'agir, de bouger, de vivre. Il nous faut donc apprendre à le voir de cette manière, parce que tant que nous le verrons comme un manque, qu'il faudrait remplir, nous allons nous fourvoyer.
La langue est un système formel, et elle rend possible de formuler des propositions indécidables.
La vie est un système formel et elle rend possible de formuler des propositions indécidables.

Ce qu'a enseigné le Bouddha, c'est que le désir humain de compter sur une nature de soi permanente et inhérente (ne pas mourir ni disparaître à jamais après la mort) était, en fin de compte, futile et insatisfaisant.
Autrement dit, dans cette pratique, le non-soi, c'est se retenir de s'identifieraux choses qu'on croit faire partie de soi, ou lui appartenant. On admet donc que ces choses ne sont pas soi, ce qui nous permet enfin de nous soulager de nos obsessions, de nos insatisfaction et de notre souffrance.

mardi 12 novembre 2019

Catholicisme 'zombie'

Un des pièges les plus sournois qui nous guettent est le "catholicisme zombie" tel que formulé par Emmanuel Todd.
Les gens, même non-pratiquants, voire non-baptisés [il y a, pour les protestants, les juifs et les musulmans, des différences, mais la problématique reste grosso-modo la même] continuent à être inconsciemment influencés par les aspects culturels d'une religion dont ils ne se réclament pas/plus. Et ce, par un détail en particulier, qui est l'exclusivisme: "Hors de l'Eglise, point de salut!"
Le monothéisme, en effet, entraîne automatiquement l'intolérance, car, s'il n'y a qu'un dieu, il ne peut (!) y avoir qu'une seule manière de lui rendre hommage, évidemment!
Ceci peut paraître caricatural, mais les dégâts sont bien réels. C'est pourquoi il est si important pour les pratiquants de la Voie de se pencher sur leurs origines culturelles, de les regarder bien en face, et de faire la paix avec elles, en en faisant l'inventaire, pour voir ce qui doit être gardé, et ce qui doit être rejeté. Sans cette démarche, on en arrive facilement à des absurdités comme celle que je vais vous raconter.

Un maître zen, descendant de Kôdô Sawaki à la cinquième génération (et une vraie transmission, de personne vivante à personne vivante, pas un truc fantasmé!) s'installe dans une ville où existe déjà un dojo zen affilié à une grande association. Le dirigeant de ce dojo rencontre un jour un maître dans une autre tradition (plutôt hindouïste) avec lequel la communication intime de coeur à coeur se fait, et il décide d'abandonner le Zen. Son départ déclenche automatiquement la course à l'échalotte et le complexe d'Iznogoud s'en donne à coeur-joie. A la suite de ces dissensions, certains membres décident d'aller voir chez l'autre lignée zen, tout naturellement.
Et, comme dans toutes les lignées zen [au Japon, chaque temple a ses idiosyncrasies qui font que les conventions et cérémonies sont souvent un peu différentes de l'un à l'autre], il y a des façons de faire qui diffèrent. Il n'existe pas un modèle pré-établi et immuable comme dans l'Eglise Catholique.
C'est ainsi que certains de ces transfuges ont pu avoir l'arrogance de dire à ce maître que "Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire!"

Une telle attitude est totalement antinomique de la Voie. Pour moi elle est assez inacceptable car elle démontre un manque de respect terrible. Et lorsqu'on parle de 初心 [shoshin] "l'Esprit du débutant", ce n'est pas une vaine expression. L'esprit du débutant, c'est celui de quelqu'un qui est totalement déstabilisé par un nouvel environnement, qui cherche avidement à en acquérir les codes et à y fonctionner efficacement. Cette déstabilisation est essentielle pour ouvrir les yeux, tant nous avons tendance à ne jamais voir ce que nous ne nous attendons pas à voir. Un débutant, lui, sait qu'il doit apprendre à "voir" et cela aiguise sa curiosité.
Mais trop de personnes recherchent avant tout une stabilité de leur environnement, avant même de l'avoir développée en eux. L'esprit du débutant, c'est arriver en terrain inconnu, et devoir s'adapter, parfois très vite. Si le débutant voit quelque chose qui cloche, il le signale plus volontiers, mais trop souvent se fait aussitôt rabattre le caquet avec des "C'est la tradition" ou autres sottises, et c'est ainsi qu'il perd rapidement son "esprit du débutant".

Le catholicisme est, de façon sociologique, une doctrine autoritaire, où l'on doit croire sans poser de questions, et obéir sans objections. Si l'on a trop intégré ce fonctionnement, on risque de le reproduire inconsciemment, même dans un contexte qui est, nominalement non-autoritaire et où l'on DOIT se poser des questions. Le catholicisme n'est évidemment pas que ça, et, à titre personnel, je l'ai trop longtemps idiotement haï, parce que je n'en voyais que les effets pervers, que je ne connaissais que trop. Divers événements, rencontres et contacts m'ont amené à le regarder avec plus de sérénité. Et c'est ainsi que, progressivement, j'ai pris conscience qu'un rejet trop brutal, trop excessif était mauvais et contre-productif. Par exemple, le fait que le Christianisme ait réussi, tout au long du Moyen-Age, à supprimer l'esclavage, qui a fait son retour avec la réhabilitation de l'Antiquité païenne. Le fait qu'à l'impulsion de Bernard de Clervaux (fondateur de l'ordre cistercien), le statut de la femme ait été dans nos pays européens élevé de façon considérable, la femme ayant, jusqu'à la Révolution, des droits sociaux et civils presque égaux à celles d'aujourd'hui [rayés d'un trait de plume par Napoléon dans le code civil]. Il y a plein de détails qu'un historien impartial doit voir, avant de condamner quoi que ce soit, même si des choses condamnables, on peut en trouver sans peine. Mais savoir voir ces aspects positifs permet d'acquérir une certaine tranquillité et de comprendre pourquoi les aspects négatifs justifient tout à fait leur abandon.
Mais cet abandon est absolument nécessaire. Car permettre à ces aspects négatifs de survivre de façon subreptice dans l'apprentissage de la Voie, c'est s'exposer à ce qu'on peut trop souvent observer: des structures autoritaires, des personnes qui intiment aux autres d'obéir sans réfléchir, et qui tentent d'empêcher les autres de s'interroger sur des choses qui leur paraissent ne pas aller. C'est laisser l'ivresse du pouvoir s'emparer des esprits et négliger tout l'aspect de responsabilité qui va avec la liberté que nous sommes censés chercher.
Dans les Quatre Voeux Impossibles, il y a "Innombrables sont les Portes du Dharma, [mais] je fais voeu de les étudier toutes". Cela veut bien dire ce que cela veut dire. Acceptons qu'il y ait d'autres Portes du Dharma que la nôtre, y-compris à l'intérieur même de notre école Sôtô, et cessons d'aspirer à une uniformité qui serait de toute façon contre-productive.

vendredi 1 novembre 2019

Vouloir le bonheur des salopards

Quelqu'un m'écrit :

> "Comme personne ne désire la moindre souffrance et n'a jamais assez de bonheur, il n y a pas de différence entre moi et les autres :
> alors, accordez moi de me réjouir du bonheur d autrui."
> du plaisir des " salopards et de la souffrance de leurs victimes. ??????
> Ici je ne peux accepter, c la 1ère fois que je suis en 'opposition' à la méthode.......


Ce serait admettre que le "plaisir des salopards et de la souffrance de leurs victimes." serait une réalité. Je crois fondamentalement en la loi des causes et des conséquences, dite "loi du karma".

Les salopards qui font souffrir leurs victimes, je les classe parmi la catégorie des "démons" [cf. Les "Six Catégories d'être": les dieux qui vivent une vie d'abondance matérielle (par ex.: Johnny), les titans qui sont assoiffés de pouvoir (par ex.: Sarkozy), les humains, les animaux qui ne pensent qu'à satisfaire leurs besoins biologiques, les démons qui ne peuvent admettre que les autres ne souffrent pas autant qu'eux (par ex.: les pervers narcissiques), les fantômes affamés qui baignent dans un lac d'abondance mais qui ne peuvent en profiter (par ex.: les hommes d'affaires)]. Le plaisir des démons à faire souffrir les autres en est un qui est bien amer. Je pense qu'il relève de la pathologie. Pour ma part, lorsque je parle de bienveillance envers les salopards, je ne parle pas de bienveillance envers leurs méfaits, mais envers l'être humain qui sommeille en eux et qui, s'il se réveillait, non seulement leur apporterait un soulagement à leur souffrance et un "meilleur-être", mais nous libérerait aussi de leur sottise.

Lorsque je vois un connard fini comme ce musicien de mes connaissances qui, en bon pervers narcissique, a tout fait pour rendre son ex-compagne folle, mais dont je sais par incidence que personne ne veut plus travailler avec lui, et qui sait si bien faire une bonne figure à la Iago pour pouvoir, mine de rien, détruire Othello, je sais aussi qu'il va se retrouver bien seul avec le temps. Je n'ai pas de temps à perdre avec des gens comme lui, mais je ne puis que souhaiter qu'un miracle se produise (ce n'est jamais tout à fait impossible) et qu'il puisse voir où le mène sa perversion. Il est probable qu'il mourra avec, mais on ne sait jamais, il y a eu des cas où une telle personne a eu une épiphanie et a décidé de se prendre en mains pour changer cela.

Ces gens font le mal parce qu'ils s'imaginent pouvoir s'en tirer. D'ailleurs, tous les malfaiteurs ont cette attitude mentale. Et, évidemment, la plupart ne font pas le mal par plaisir d'emmerder les autres, mais juste parce qu'ils considèrent leur intérêt personnel avant et en dépit de celui des autres. Ils oublient que, comme on dit dans le Sud-Ouest, "si on cague partout, il ne faut pas s'étonner de marcher dans la merde". Et le retour de bâton est toujours inévitable. Evidemment, si on ne se prend le retour de bâton que cinquante ou soixante ans après, on a du mal à faire le lien. Mais ce n'est pas parce qu'on ignore quel il est que ce lien n'existe pas.

Les pervers font le mal autour d'eux comme un chat blessé va te mordre et te griffer si tu cherches à l'aider. Bref, je ne crois pas au bonheur des pervers. Ils éprouvent certes une petite jouissance malsaine à faire souffrir. Peut-on pour autant qualifier cela de "bonheur"? J'ai pour ma part beaucoup creusé le sujet avant de me rendre compte que le bonheur ne peut en aucun cas être assimilé à une éjaculation ou à une ivresse. Je me souviens de cette connaissance qui, originaire du Mans, picolait d'abondance. Je le voyais régulièrement ivre, et je comprenais à ses réflexions que quand il faisait la fête il était heureux, et que la fête, c'était boire, donc boire= heureux, au point qu'un jour sa compagne et mère de sa fille ait fini par le jeter. Fort heureusement pour lui, cela lui fit un choc qui l'amena à s'amender. Sans naturellement que cela répare sa relation avec elle.

En fait le bonheur est une collection de moments, une capacité à éviter les oscillations excessives de l'euphorie et de la dépression, une capacité à goûter l'amertume de l'existence. Le problème c'est qu'on le voie en opposé symétrique du malheur qui, lorsqu'il surgit peut être assez total, infernal et, semble-t-il sur le coup, éternel. Quand on est en enfer, c'est toujours pour l'éternité, même si cela ne dure qu'une journée. Il n'y a pas de Youkali.

Vouloir du bien aux cons, c'est juste espérer qu'ils le deviennent un peu moins. Vouloir le bien des salopards, c'est juste espérer qu'ils le deviennent un peu moins.

C'est presque au bout du monde
Ma barque vagabonde
Errante au gré de l'onde
M'y conduisit un jour
L'île est toute petite
Mais la fée qui l'habite
Gentiment nous invite
A en faire le tour

Youkali, c'est le pays de nos désirs
Youkali, c'est le bonheur, c'est le plaisir
Youkali, c'est la terre où l'on quitte tous les soucis
C'est, dans notre nuit, comme une éclaircie
L'étoile qu'on suit, c'est Youkali
Youkali, c’est le respect de tous les voeux échangés
Youkali, c’est le pays des beaux amours partagés
C’est l’espérance qui est au cœur de tous les humains
La délivrance que nous attendons tous pour demain
Youkali, c’est le pays de nos désirs
Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir
Mais c’est un rêve, une folie
Il n’y a pas de Youkali

Et la vie nous entraîne
Lassante, quotidienne
Mais la pauvre âme humaine
Cherchant partout l'oubli
A pour quitter la terre
Su trouver le mystère
Où nos rêves se terrent
En quelque Youkali....

Youkali, c'est le pays de nos désirs
Youkali, c'est le bonheur, c'est le plaisir
Youkali, c'est la terre où l'on quitte tous les soucis
C'est, dans notre nuit, comme une éclaircie
L'étoile qu'on suit, c'est Youkali
Youkali, c’est le respect de tous les voeux échangés
Youkali, c’est le pays des beaux amours partagés
C’est l’espérance qui est au cœur de tous les humains
La délivrance que nous attendons tous pour demain
Youkali, c’est le pays de nos désirs
Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir
Mais c’est un rêve, une folie
Il n’y a pas de Youkali

(Paroles de Roger Fernay)

vendredi 25 octobre 2019

Parler en "termes"

Dans le Zen, on aime bien à "parler en termes," comme on dit au Québec. (Prononcer "tarmes").
Ego, mushotoku, ku, etc.

Je trouve que l'usage de ces termes techniques peut parfois entraîner des équivoques, et ce pour plusieurs raisons.
La première est que le Zen vient se plaquer (en France) sur un contexte de "catholicisme zombie" pour reprendre l'expression d'Emmanuel Todd. Il entend par là des gens qui ne pratiquent plus, ou ne l'ont jamais fait, voire même ne sont même pas catholiques de religion. Mais le catholicisme est au coeur de la civilisation française, même et surtout dans les luttes pour se libérer de son emprise. Il ne peut pas ne pas avoir une influence sur nos vies.
Deshimaru et Nishijima ont toujours dit que pratiquer zazen se suffisait à soi-même, et je pense qu'ainsi ils commettaient une erreur. Dans leur cas, ils étaient japonais, donc imprégnés de culture bouddhique, et il était logique que la pratique de zazen fasse remonter à la surface, à leur insu, les éléments de philosophie bouddhique dont ils étaient déjà imprégnés.
Si l'on fait faire la même chose à des Français, il est logique que ce qui remontera à la surface à leur insu, ce sont les éléments philosophiques dont ils ont été imprégnés culturellement. Il me semble donc que, pour pouvoir passer à autre chose, il faille déjà faire les comptes, et la paix, avec ces données culturelles "zombies" sinon, elles vont nous reprendre sans que nous en ayons conscience.

Et certains de ces éléments sont encore plus larges que le catholicisme. Essentiellement, les trois principales religions françaises sont monothéistes, ce qui entend la notion de l'exclusivité. On ne peut pas être "un peu" juif et "un peu" catholique, ni catholique et protestant, pas plus qu'aucun autre de ces mélanges. La caractéristique de l'exclusivité se résume bien dans l'expression catholique "Hors de l'Eglise, point de salut." Car ces religions se basent sur la foi aveugle, la foi qui intègre même l'absurdité (le credo quia absurdum d'Augustin d'Hippone) et qui requiert donc de ne jamais se poser de questions.
Or introduire ce genre d'attitudes de façon subreptice dans le Bouddhisme qui lui, requiert de se poser des questions et d'agir pour en trouver les réponses revient à en pervertir d'emblée le fonctionnement. Ce d'autant que les valeurs inconscientes qui sont le plus souvent ainsi passées ne sont pas nécessairement les meilleures: j'ai mentionné l'exclusivisme (et son corollaire, l'intolérance), mais il y a aussi l'obsession sexuelle, l'autoritarisme, et surtout l'instinct grégaire.
Mon observation étant que, si l'on veut éviter cela, il faut faire les comptes avec son passé. J'ai été très tôt rebelle à l'autoritarisme et cela n'a pas peu contribué à ma désaffection pour le catholicisme d'abord, le christianisme dans son ensemble ensuite, et les religions monothéistes dans la foulée. Pendant longtemps j'ai voulu croire que ces systèmes n'avaient que du mauvais, et je me suis donc comporté comme un anticlérical forcené. Ce n'est que plus tard que j'ai compris que tout n'est pas blanc ou noir, là comme ailleurs, et qu'il fallait, en toute honnêteté faire aussi un bilan de ce que cela nous a apporté de bien. Et c'est cet exercice qui m'en a libéré. Lorsqu'on sait les choses, lorsqu'on connaît la source de tel ou tel réflexe qui nous vient en automatique, il est bien plus facile de soit l'abandonner s'il le mérite, soit de le réformer s'il a des aspects positifs, soit de l'intégrer s'il est positif dans son ensemble.
Par exemple, j'ai bien dû observer la part déterminante dans l'élévation du statut de la femme jouée par Bernard de Clairvaux, au XII° siècle. Même si ce statut a connu une régression importante et catastrophique avec la Révolution Française et la Grande Dictature Militaire, de 1799 à 1815, et qu'elles n'ont retrouvé tous leurs droits qu'en 1973, il est important de reconnaître cette avancée au catholicisme. De même l'Inquisition, qui a si mauvaise presse (et l'a sans doute mérité, à force) était au départ une énorme avancée sociale, remplaçant la torture des suspects par une enquête (d'où le nom). Je ne donne que ces deux exemples, ce n'est pas vraiment mon sujet.

C'est pourquoi je voudrais examiner certains termes et expressions courantes dans le Zen (et parfois dans toutes les branches du bouddhisme, dans l'espoir d'entraîner une révision et une prise de conscience sur le sens profond de ces termes. Une phrase d'Albert Camus (souvent un peu déformée), publiée en 1944 dans Poésie '44, Sur une philosophie de l'expression, dit que "mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur du monde." Et le Sûtra du Lanka, que Bodhidharma est réputé avoir transmis à son disciple Eka, dit clairement que "les mots ne sont que des symboles qui peuvent, et ne peuvent pas, exprimer clairement et pleinement le sens voulu; et de plus, on peut les comprendre de façon très différente de ce qu'entendait dire qui les a prononcés. Les mots ne sont ni différents, ni non-différents du sens et ce dernier se trouve dans la même relation par rapport à eux."

Nous examinerons donc, dans les numéros suivants ces mots et expressions, en espérant clarifier les concepts et l'usage qu'on doit en faire.

dimanche 13 octobre 2019

De la compassion

Argument: dans l'égalité de la Vacuité, bien et mal son égaux.

Alors? Et le bien?
En fait, la compassion n'est pas dualiste. Le problème du dualisme, du bien et du mal, est insoluble.
La compassion ne se préoccupe pas du bien, dans l'absolu, mais d'harmonie cosmique.

Là, je sens que, pour plein de lecteurs, je viens de basculer dans le gnangnan niouédge. Mais en fait, cette expression "harmonie cosmique", aussi ridicule qu'elle puisse paraître, ne fait que résumer le fait que lorsque le monde tourne rond, le "mal" est absent. Le mal, après tout, n'est que la sottise en action, le résultat d'une croyance erronée qu'on puisse faire une saloperie et ne jamais la payer. Mais c'est là tout un sujet de discussion en soi.
Dans "Zen and the Art of Motorcycle Maintenance", Pirsig fait remonter au problème de la Vérité chez Socrate. Socrate (d'après Platon) cherche "la Vérité" et mène ses interrogatoires en fonction de cette quête. Le problème étant que ses adversaires parlent d'autre chose, l'aretê, terme que Pirsig dans son texte traduit par "Qualité".
En gros, ce que les sophistes enseignent, c'est ce que nous appellerions, "pouvoir se regarder dans une glace". Même si le résultat nous met dans une situation difficile, pouvoir se regarder dans une glace est primordial. Parce que la "vérité"... Dans les faits, la vérité, la réalité, est si complexe qu'il est pratiquement impossible de l'exprimer en mots. Parfois, la seule approximation qui soit à notre disposition est la poésie, parce que l'évocation fait appel à plus qu'aux seuls concepts intellectuels dont notre mental est capable. C'est aussi pourquoi cette quête de la "vérité" est nécessairement dualiste, oscillant entre le conceptuel et le matériel.

Lorsqu'on veut séparer le bien du mal, on a toujours recours à des distinctions faites à la hache. Dans une situation dualiste, on n'a guère le choix. "Tu es avec moi ou contre moi;""On ne peut pas être neutre." Et autres alternatives idiotes du même genre. Tout dualisme extrême ne nous laisse qu'une seule alternative. Il y a blanc ou il y a noir, il ne peut pas y avoir de nuances de gris.
C'est pourquoi il faut retirer aux notions de bien et de mal leur valeur absolue.
Si l'on se fixe comme règle de ne jamais faire le mal (ou, ce qui revient au même, à toujours faire le bien), on s'expose à des dilemmes du genre à ne pas tuer un assassin sur le point d'égorger une famille (je grossis le trait), ne pas corriger un môme qui casse la vaisselle ou torture un chat, etc.
C'est pourquoi ce qu'on appelle la "compassion", cette capacité de s'identifier à ce dont souffrent les autres, n'est pas une invitation à "souffrir avec eux", du genre se caler devant la télé et se tordre les mains devant les horreurs qu'on nous y montre, et ça s'arrête là. Dans sa capacité d'empathie avec la situation globale, elle permet de voir plus loin et de ne pas se laisser enfermer dans des choix qui n'en sont pas.

Ainsi, la compassion nous fait être bons quand c'est possible, sévère quand il le faut et par là-même, d'être juste, ce qui, en définitive reste le plus important. Il s'agit de se régler en harmonie avec l'ensemble du contexte où nous et les autres nous trouvons, ce qui permet de voir au delà de l'apparence immédiate. Il ne s'agit pas de choisir entre le monde des idées et celui de la matière, ni entre des paires comme le bien et le mal, le sombre et le clair, le noir et le blanc, toutes paires dont chaque élément n'existe et n'est défini que par son opposé. Dans la réalité, dans notre réalité, la matière et les idées, prises isolément, ne nous servent à rien. Elles ne se manifestent que dans l'action, et l'extrême complexité de la réalité nous garantit qu'il sera rare que tout se passe parfaitement et sans erreur. Le noir n'est jamais si noir et le blanc n'est jamais si blanc que nous ne puissions en trouver une nuance encore "plus". Et c'est ce qui fait qu'il puisse arriver que la véritable compassion consiste à ne rien faire.

vendredi 27 septembre 2019

Les dojos zen ne sont pas des églises

Voici la version française d'un article de Brad Warner qui, bien qu'il ne s'applique guère tel quel chez nous, mérite quand même réflexion. Pour ma part, je le trouve instructif.



Les dojos zen ne sont pas des églises
Publié par Brad le 26 septembre 2019
http://hardcorezen.info/zen-dojos-are-not-churches/6543?fbclid=IwAR2YlWWVXCxMCo3FN8yqnL_mY5xFAE-Wvn-PNrm2T6tjX3IdOMetKbFMqMA

En regardant quelques unes des réponses à mon blog précédent, je pense que je commence à voir pourquoi je me trouve si souvent décontenancé par la façon dont certains voient la question de l’accueil et de l’inclusivité dans le Zen.
Dans ce blog précédent, j’ai comparé les centres bouddhistes aux églises. Le Pew Research Poll [Pew Research est un organisme américain d’enquête sur la fréquentation religieuse. NdT] les regroupe, et j’ai donc fait pareil. Mais en fait, je ne crois pas qu’on puisse considérer les centres bouddhistes zen comme des sortes d’églises. 
Ce sont des dojos, pareil que pour les arts martiaux.
Au Japon on entend souvent dire d’un espace où l’on pratique zazen que c’est un « zazen dojo », tout comme un endroit où l’on pratique le karaté est un « karate dojo » et un endroit pour l’aikido un « aikido dojo ». Je pense qu’il vaut mieux voir un centre zen comme un « zazen dojo » (ou « zen dojo » si vous préférez) plutôt que comme une église. Ce qui pourra aider à comprendre pourquoi les problèmes d’inclusivité etc. sont traités différemment dans un dojo zen par rapport aux églises [protestantes américaines, NdT] .
Un dojo de karaté ou d’aikido qui n’admettrait que des gens d’une race particulière ou refuserait d’en admettre certains sur la base de leur préférence sexuelle serait très suspect. Il se peut que de tels endroits existent, mais pour la plupart d’entre nous, c’est inacceptable. Il en va de même dans un dojo zen.
Il serait inacceptable pour un dojo zen de discriminer en fonction de la race, de l’orientation sexuelle, du genre, et d’autres trucs du même genre. Le Buddha acceptait des membres de toutes les castes et exigeait d’eux qu’ils se mélangent — au grand scandale de ses contemporains. Nous devrions suivre son exemple.
A cause de la nature du sport, la plupart des centres d’arts martiaux ont des salles différentes pour les hommes et les femmes. Pas parce qu’ils pensent qu’un sexe est supérieur à l’autre, mais parce qu’ils croient que les méthodes d’entraînement doivent être différentes. Ce qui peut nous aider à comprendre pourquoi les dojos zen ont traditionnellement séparé les sexes. 
Mais il yLes dojos zen ne sont pas des églises
Publié par Brad le 26 septembre 2019
http://hardcorezen.info/zen-dojos-are-not-churches/6543?fbclid=IwAR2YlWWVXCxMCo3FN8yqnL_mY5xFAE-Wvn-PNrm2T6tjX3IdOMetKbFMqMA

En regardant quelques unes des réponses à mon blog précédent, je pense que je commence à voir pourquoi je me trouve si souvent décontenancé par la façon dont certains voient la question de l’accueil et de l’inclusivité dans le Zen.
Dans ce blog précédent, j’ai comparé les centres bouddhistes aux églises. Le Pew Research Poll [Pew Research est un organisme américain d’enquête sur la fréquentation religieuse. NdT] les regroupe, et j’ai donc fait pareil. Mais en fait, je ne crois pas qu’on puisse considérer les centres bouddhistes zen comme des sortes d’églises. 
Ce sont des dojos, pareil que pour les arts martiaux.
Au Japon on entend souvent dire d’un espace où l’on pratique zazen que c’est un « zazen dojo », tout comme un endroit où l’on pratique le karaté est un « karate dojo » et un endroit pour l’aikido un « aikido dojo ». Je pense qu’il vaut mieux voir un centre zen comme un « zazen dojo » (ou « zen dojo » si vous préférez) plutôt que comme une église. Ce qui pourra aider à comprendre pourquoi les problèmes d’inclusivité etc. sont traités différemment dans un dojo zen par rapport aux églises [protestantes américaines, NdT] .
Un dojo de karaté ou d’aikido qui n’admettrait que des gens d’une race particulière ou refuserait d’en admettre certains sur la base de leur préférence sexuelle serait très suspect. Il se peut que de tels endroits existent, mais pour la plupart d’entre nous, c’est inacceptable. Il en va de même dans un dojo zen.
Il serait inacceptable pour un dojo zen de discriminer en fonction de la race, de l’orientation sexuelle, du genre, et d’autres trucs du même genre. Le Buddha acceptait des membres de toutes les castes et exigeait d’eux qu’ils se mélangent — au grand scandale de ses contemporains. Nous devrions suivre son exemple.
A cause de la nature du sport, la plupart des centres d’arts martiaux ont des salles différentes pour les hommes et les femmes. Pas parce qu’ils pensent qu’un sexe est supérieur à l’autre, mais parce qu’ils croient que les méthodes d’entraînement doivent être différentes. Ce qui peut nous aider à comprendre pourquoi les dojos zen ont traditionnellement séparé les sexes. 
Mais il y a des dojos d’arts martiaux où hommes et femmes se mélangent. Et en Occident de nos jours, il est habituel que les dojos zen soient mélangés. Et je pense que c’est une bonne chose.
Le Zen est différent des arts martiaux, de sorte que l’analogie n’est pas parfaite, particulièrement lorsqu’il s’agit de mélanger les sexes. Néanmoins, je crois que c’est une analogie utile et je vais continuer de l’utiliser.
Donc, est-ce qu’un dojo d’arts martiaux devrait être accueillant? Ça dépend de ce que vous appelez “accueillant.” Un dojo de karaté se doit d’être accueillant pour quiconque veut apprendre et pratiquer le karaté — sans égard à la race, et ainsi de suite. Mais il n’est nul besoin qu’un dojo de karaté soit accueillant pour ceux que la pratique du karaté n’intéresse pas — pas plus que pour ceux qui voudraient pratiquer le karaté dans un autre style que celui dans lequel le dojo a établi sa pratique.
Si vous alliez trouver le dirigeant d’un dojo de karaté en vous plaignant qu’il y a trop de coups de poing et de pied, et de cris, et que cela vous fait vous sentir rejeté, il vous dira probablement que vous êtes au mauvais endroit. Ou si vous lui disiez que vous n’aimez pas le style de son enseignement du karaté, il vous dirait probablment de vous chercher un autre enseignant.
Traditionnellement, c’est ainsi que les dojos zen répondent à cette sorte de plaintes. Déjà, pour commencer, un dojo dojo ne devrait laisser entrer personne qui n’ait prouvé qu’ils étaient à la hauteur des défis qui allaient leur être présentés. Il existe une tradition zen appelée tangaryo. Ce qui veut dire, littéralement, « passer la nuit ». En pratique, cela veut souvent dire passer plusieurs nuits dehors devant la porte du dojo zen, exposé aux éléments et au danger de se faire manger par un ours, suppliant qu’on vous laisse entrer (rappelez-vous qu’en japonais, il n’y a pas de vrai pluriel, et que ce n’est donc pas qu’une seule nuit). De nos jours, tangaryo est un peu plus stylisé et pourrait comprendre, par exemple, de faire zazen non-stop pendant cinq ou sept jours.
Une fois qu’on vous a laissé entrer, il y a du travail à faire. On donnait aux nouveaux venus les boulots les moins enviables à titre de mise à l’épreuve, pour voir s’ils pouvaient tenir. Les nouveaux venus étaient au plus bas de l’échelle sociale dans le dojo, et pouvaient donc s’attendre à subir des mauvais traitements de la part du reste des moines. Pas évidemment au point d’en arriver à de la cruauté ou des violences, mais, malheureusement, cela arrivait souvent. Mais il s’agissait encore d’une autre épreuve pour tester la détermination de l’aspirant moine.
C’est quelque chose de familier à qui s’est entraîné dans les arts martiaux. Mais pas à ceux qui entrent dans un dojo zen en espérant que ce soit comme dans une église, où l’on vous accueille avec des sourires, des embrassades et des cookies fraîchement sortis du four [encore une fois, les églises protestantes américaines]. Ce ne l’est pas non plus pour ceux qui s’attendent à ce que cela soit comme dans un magasin, où l’on doit les traiter comme de précieux clients.
Malheureusement, cette expectative d’un dojo zen qui serait comme une église ou un magasin où « le client a toujours raison » tend à devenir la norme aux USA. Et pire encore, ceux qui dirigent des dojos américains commencent à croire qu’il en va de leur devoir de traiter ceux qui entrent chez eux comme de nouveaux membres d’une église ou comme des clients à servir. On entend donc toutes sortes de plaintes disant que nos lieux doivent devenir plus accueillants et inclusifs. Et, malheureusement, nous nous y plions.
Pour redire ce qui l’a été, un dojo zen devrait permettre à qui veut pratiquer la possibilité d’essayer — sans égard à la race, l’orientation sexuelle, le genre (s’il s’agit d’un lieu mixte, comme ils le sont pour la plupart en Occident), et ainsi de suite. C’est bien aussi, quand un dojo zen permet des facilités aux personnes souffrant d’une infirmité. Zazen n’est pas aussi exigeant physiquement que les arts martiaux, et les personnes ayant des limitations physiques peuvent presque toujours trouver un moyen de pratiquer qui leur convienne.
Mais la limite, c’est que le Zen est une pratique et philosophie bien établie ayant des milliers d’années d’histoire qui a déjà passé par plusieurs cultures différentes. Il est donc très important que nous restions fidèles à la pratique telle qu’elle nous a été transmise . 
Ce qui veut dire que l’ambiance dans un dojo zen traditionnel pourrait être perçue comme peu accueillante pour quelqu’un qui s’attend à être traité comme dans une église ou un magasin. Je soupçonne que c’est là l’origine de beaucoup des plaintes qu’on entend chez les Américains qui entrent dans un dojo zen mixte. 
Même nos dojos zen américains les plus traditionnels paraîtraient chaleureux et câlins lorsqu’on les compare à ce qu’il y a en Extrême Orient. Cexu qui, comme moi, ont fait l’expérience des deux types sont souvent étonnés par la différence. Peut-être qu’un peu de ça, ça va. Mais si on se met à se plier de plus en plus aux désirs de confort et de facilité, nous ne sommes pas fidèles à la pratique du Zen. 
Elle n’est pas censée être confortable ni facile. Rien de valable ne l’est jamais. Si ça devient facile et confortable, ce n’est pas la pratique du Zen. C’est comme si vous éliminiez tous les coups de poings et coups de pieds et cris du karaté. Ce qui resterait ne serait plus du karaté. Si vous appelez ça du karaté, vous mentez à ceux qui veulent pratiquer.
Le Zen q déjà montré qu’il s’adaptait aux cultures autres que celle où il a commencé. Mais un de nos problèmes dans son introduction en Amérique, c’est que nous Américains sommes très prompts à vouloir changer les choses. L’esprit d’innovation est fort dans ce pays. Et il nous a bien servis par le passé. 
Le Zen, cependant, est une pratique conservatitrice. Et lente à évoluer. La plupart du temps, il n’y a pas de mouvement. Le changement, comme tout le reste dans le Zen, se produit à une vitesse que nous Américains tendons à trouver frustrante.
J’aimerais suggérer que nous Américains cessions de demander au Zen des changements qui nous arrangent. A la place, nous devrions pratiquer la tradition établie au mieux de nos capacités, telle qu’elle est. Quand, en tant qu’individus, nous aurons pratiqué de façon traditionnelle pendant quelques décennies, alors nous pourrons nous demander si des changements sont nécessaires.
Jusque là, nous devrions nous asseoir et la fermer. a des dojos d’arts martiaux où hommes et femmes se mélangent. Et en Occident de nos jours, il est habituel que les dojos zen soient mélangés. Et je pense que c’est une bonne chose.
Le Zen est différent des arts martiaux, de sorte que l’analogie n’est pas parfaite, particulièrement lorsqu’il s’agit de mélanger les sexes. Néanmoins, je crois que c’est une analogie utile et je vais continuer de l’utiliser.
Donc, est-ce qu’un dojo d’arts martiaux devrait être accueillant? Ça dépend de ce que vous appelez “accueillant.” Un dojo de karaté se doit d’être accueillant pour quiconque veut apprendre et pratiquer le karaté — sans égard à la race, et ainsi de suite. Mais il n’est nul besoin qu’un dojo de karaté soit accueillant pour ceux que la pratique du karaté n’intéresse pas — pas plus que pour ceux qui voudraient pratiquer le karaté dans un autre style que celui dans lequel le dojo a établi sa pratique.
Si vous alliez trouver le dirigeant d’un dojo de karaté en vous plaignant qu’il y a trop de coups de poing et de pied, et de cris, et que cela vous fait vous sentir rejeté, il vous dira probablement que vous êtes au mauvais endroit. Ou si vous lui disiez que vous n’aimez pas le style de son enseignement du karaté, il vous dirait probablment de vous chercher un autre enseignant.
Traditionnellement, c’est ainsi que les dojos zen répondent à cette sorte de plaintes. Déjà, pour commencer, un dojo dojo ne devrait laisser entrer personne qui n’ait prouvé qu’ils étaient à la hauteur des défis qui allaient leur être présentés. Il existe une tradition zen appelée tangaryo. Ce qui veut dire, littéralement, « passer la nuit ». En pratique, cela veut souvent dire passer plusieurs nuits dehors devant la porte du dojo zen, exposé aux éléments et au danger de se faire manger par un ours, suppliant qu’on vous laisse entrer (rappelez-vous qu’en japonais, il n’y a pas de vrai pluriel, et que ce n’est donc pas qu’une seule nuit). De nos jours, tangaryo est un peu plus stylisé et pourrait comprendre, par exemple, de faire zazen non-stop pendant cinq ou sept jours.
Une fois qu’on vous a laissé entrer, il y a du travail à faire. On donnait aux nouveaux venus les boulots les moins enviables à titre de mise à l’épreuve, pour voir s’ils pouvaient tenir. Les nouveaux venus étaient au plus bas de l’échelle sociale dans le dojo, et pouvaient donc s’attendre à subir des mauvais traitements de la part du reste des moines. Pas évidemment au point d’en arriver à de la cruauté ou des violences, mais, malheureusement, cela arrivait souvent. Mais il s’agissait encore d’une autre épreuve pour tester la détermination de l’aspirant moine.
C’est quelque chose de familier à qui s’est entraîné dans les arts martiaux. Mais pas à ceux qui entrent dans un dojo zen en espérant que ce soit comme dans une église, où l’on vous accueille avec des sourires, des embrassades et des cookies fraîchement sortis du four [encore une fois, les églises protestantes américaines]. Ce ne l’est pas non plus pour ceux qui s’attendent à ce que cela soit comme dans un magasin, où l’on doit les traiter comme de précieux clients.
Malheureusement, cette expectative d’un dojo zen qui serait comme une église ou un magasin où « le client a toujours raison » tend à devenir la norme aux USA. Et pire encore, ceux qui dirigent des dojos américains commencent à croire qu’il en va de leur devoir de traiter ceux qui entrent chez eux comme de nouveaux membres d’une église ou comme des clients à servir. On entend donc toutes sortes de plaintes disant que nos lieux doivent devenir plus accueillants et inclusifs. Et, malheureusement, nous nous y plions.
Pour redire ce qui l’a été, un dojo zen devrait permettre à qui veut pratiquer la possibilité d’essayer — sans égard à la race, l’orientation sexuelle, le genre (s’il s’agit d’un lieu mixte, comme ils le sont pour la plupart en Occident), et ainsi de suite. C’est bien aussi, quand un dojo zen permet des facilités aux personnes souffrant d’une infirmité. Zazen n’est pas aussi exigeant physiquement que les arts martiaux, et les personnes ayant des limitations physiques peuvent presque toujours trouver un moyen de pratiquer qui leur convienne.
Mais la limite, c’est que le Zen est une pratique et philosophie bien établie ayant des milliers d’années d’histoire qui a déjà passé par plusieurs cultures différentes. Il est donc très important que nous restions fidèles à la pratique telle qu’elle nous a été transmise . 
Ce qui veut dire que l’ambiance dans un dojo zen traditionnel pourrait être perçue comme peu accueillante pour quelqu’un qui s’attend à être traité comme dans une église ou un magasin. Je soupçonne que c’est là l’origine de beaucoup des plaintes qu’on entend chez les Américains qui entrent dans un dojo zen mixte. 
Même nos dojos zen américains les plus traditionnels paraîtraient chaleureux et câlins lorsqu’on les compare à ce qu’il y a en Extrême Orient. Cexu qui, comme moi, ont fait l’expérience des deux types sont souvent étonnés par la différence. Peut-être qu’un peu de ça, ça va. Mais si on se met à se plier de plus en plus aux désirs de confort et de facilité, nous ne sommes pas fidèles à la pratique du Zen. 
Elle n’est pas censée être confortable ni facile. Rien de valable ne l’est jamais. Si ça devient facile et confortable, ce n’est pas la pratique du Zen. C’est comme si vous éliminiez tous les coups de poings et coups de pieds et cris du karaté. Ce qui resterait ne serait plus du karaté. Si vous appelez ça du karaté, vous mentez à ceux qui veulent pratiquer.
Le Zen q déjà montré qu’il s’adaptait aux cultures autres que celle où il a commencé. Mais un de nos problèmes dans son introduction en Amérique, c’est que nous Américains sommes très prompts à vouloir changer les choses. L’esprit d’innovation est fort dans ce pays. Et il nous a bien servis par le passé. 
Le Zen, cependant, est une pratique conservatitrice. Et lente à évoluer. La plupart du temps, il n’y a pas de mouvement. Le changement, comme tout le reste dans le Zen, se produit à une vitesse que nous Américains tendons à trouver frustrante.
J’aimerais suggérer que nous Américains cessions de demander au Zen des changements qui nous arrangent. A la place, nous devrions pratiquer la tradition établie au mieux de nos capacités, telle qu’elle est. Quand, en tant qu’individus, nous aurons pratiqué de façon traditionnelle pendant quelques décennies, alors nous pourrons nous demander si des changements sont nécessaires.
Jusque là, nous devrions nous asseoir et la fermer.

samedi 21 septembre 2019

Kanjizai Bosatsu

Je viens de voir un vieil (2017!) article sur
Essentially Nothing
où l'auteur, un nommé Lao Bendan explique un petit détail du Sûtra du Coeur.
Je l'ai beaucoup aimé, aussi je vous le fais passer.


Kanjizai

Une des choses que je trouve intéressantes dans le début du Sûtra du Coeur est l'utilisation du nom Kanjizai (顴自在) Bosatsu pour Avalokiteshvara. Au Japon, il semble que partout ailleurs, il/elle est appelé(e) Kannon (観音) Bosatsu à la place.

Les kanjis pour Kannon impliquent un bodhisattva (bosatsu) qui perçoit (観) activement les sons (音) du monde. Quelqu'un qui écoute les cris de détresse et les supplications de tous nous autres, êtres mortels pris dans le samsara et qui appelons à l'aide, et qui fait voeu d'utiliser tous les moyens possibles pour soulager notre détresse et notre souffrance.

Pour moi, cependant, les kanjis pour Kanjizai dessinent une autre image. Certes, on ne pourra jamais enlever le message "celle qui écoute les cris du monde" de tout discours sur Kanjizai Bosatsu, mais en regardant les kanjis, on découvre une autre facette de qui est ce bodhisattva.

Kan (顴) signifie toujours percevoir; plus que juste entendre, signifiant plus largement percevoir avec n'importe lequel des six sens. Ji (自) signifie soi-même; pointer du doigt directement vers son propre coeur (ou nez, au Japon) et remarque que l'on ne parle jamais que de soi-même. Zai, or Sai, par soi-même (在) signifie exister, existence.

Donc, Kanjizai Bosatsu (顴自在菩薩) peut être le bodhisattva qui perçoit directement sa propre existence. Le bodhisattva qui perçoit d'une façon directe, sans obstacle, et inconditionnelle, la façon dont il/elle existe réellement. Comment fait-il/elle cela? Dans la phrase du sûtra qui suit, 行深般若波羅蜜多時 (gyô ji haramita ji), il voit la vérité de l'existence au cours de sa pratique profonde, immergé qu'il est dans la Prajñâ Pâramitâ.

Pour moi, cela altère ma connaissance de Kannon lorsque je lis le Sûtra du Coeur. Il/elle n'est plus une divinité éloignée, inapprochable "quelque part par là-bas" qui voudrait bien m'aider lorsque j'arrive au point d'ébullition et que je hurle de douleur. Non, ce(tte) Kanjizai est une version avancée de vous et moi, un être qui a commencé avec les mêmes chaînes que celles que nous portons, mais qui, au cours du temps, et grâce à des efforts innombrables, a surmonté son conditionnement et est finalement arrivé(e) à comprendre qui et quoi au juste il/elle était réellement. Qui est quoi il/elle n'est justement pas. Qui s'est montré(e) capable de trancher tout son conditionnement, a pu ramper à travers les espaces entre les pensées, et a finalement pu rester là quand et aussi longtemps qu'il/elle le désire.

L'oeuf a été couvé, pour ainsi dire. Lorsqu'il/elle a brisé sa coquille, une nouvelle vie est venue à être; de même que le ver à soie quitte son cocon et que c'est un papillon qui en sort, on échange une vie pour une autre, même si cette vie est toujours la même qu'avant.

Et c'est avec cette vie nouvelle, cette nouvelle façon d'être, cette nouvelle capacité à simplement être sans tous les "trucs" conditionnés qui nous enferment en ce moment, que Kanjizai a pu s'asseoir et percevoir ce qu'est réellement l'existence. Et c'est avec cette vie nouvelle que toute souffrance ou infortune va disparaître.

Et ce n'est que lorsque l'on arrive à ce point qu'on peut honnêtement dire qu'on perçoit que la forme n'est pas différente de la vacuité (et vice versa) et que la forme est exactement la vacuité (et vice versa), et qu'il en va aussi de même pour les quatre autres skhandas. Tant qu'on ne sera pas arrivé à ce point, cependant, tout ça ne sera jamais qu'un entendement intellectuel, qui n'est pas la Prajñâ.

Quand j'entends "Kannon," j'imagine une divinité autre que moi-même qui propose son aide. Quand j'entends "Kanjizai," je m'imagine moi, assis sur mon zafu, immergé dans la Prajñâ Pâramitâ, et un jour m'extirpant du cocon. Juste avec les tout premiers kanjis, le Sûtra du Coeur fait de ceci un périple très, très personnel.